Chapitre 4
Par Axel Terizaki le 03 mai 2007, 17:12 - Chapitres - Lien permanent
Le temps passe, et les cours reprennent. Seulement voilà, plus d'une surprise attendent Ayako et Karen cette fois-ci...
"Here comes a new challenger!"
* * *
Je n'avais pas eu le temps de dire ouf que Noël était déjà derrière nous. Je n'avais jamais reçu le lecteur MP3 que j'avais demandé, sûrement à cause des brillants commentaires de Miyuki... celle-ci avait en effet jugé opportun d'expliquer que, si je me mettais à écouter de la musique dans la rue, je ne pourrais plus entendre les obstacles se dirigeant vers moi. Qui avait bien pu me donner une soeur aussi idiote ?! Parfois je me demandais si c'était bien le même sang qui coulait dans nos veines.
Quant au nouvel an, il fut plutôt calme. Aoi avait passé ses vacances avec nous, ce qui m'avait donné l'impression que le temps s'était écoulé plus rapidement qu'à l'accoutumée.
"Hé, Aya-chan, viens par ici, à droite !"
Aoi agitait les bras tout en me parlant. Elle prenait soin de m'indiquer dans quelle direction elle était, histoire que je ne la cherche pas trop longtemps. Nous nous baladions au festival du nouvel an de Nakanobu. Tous les ans, mon quartier accueillait un festival tel que celui-ci ; les gens pouvaient ainsi s'amuser et célébrer le nouvel an en délaissant momentanément tracas quotidiens et soucis liés à la mauvaise marche du monde autour de nous... C'était un moment de fête, de paix, et de repos.
Je dois l'admettre, c'est avec une certaine distance que je suivais les événements qui secouaient notre monde. Les guerres, la mort de personnes célèbres, les cataclysmes naturels... tout cela m'apparaissait comme tellement lointain. J'avais cette attitude insouciante qui me rendait insensible à tous les malheurs du monde. Et je ne m'en sentais même pas coupable. Je préférais laisser cela à des gens plus compétents qui pensaient pouvoir faire la différence, car moi, je savais que je n'en étais pas capable.
Je marchais vers Aoi, qui portait un très joli kimono bleu. Bleu foncé, même. C'était l'un de ces rares moments de l'année où, pour faire comme tout le monde, je portais des vêtements traditionnels. Aoi aussi était un peu comme ça. Il faut dire que les kimonos sont des habits un peu difficiles à enfiler ! Le mien était rouge, une couleur que j'aimais beaucoup car j'arrivais bien à la reconnaître de loin. Aoi était en face de quelque chose qui semblait être un stand marchand.
"Eh ! Jeunes filles ! Vous voulez des peluches ?"
"Aya-chan, il y a des petits ours très mignons ici, tu en veux un ? Je vais en acheter un, je crois !"
Aoi était toute excitée. Sa chambre était remplie d'animaux en peluche. Elle les collectionnait, m'avait-elle confié. A mon sens, cette collection prenait vraiment trop de place ; je devais toutefois concéder que cela conférait à la pièce une ambiance paisible et enfantine. Aoi ne pouvait cependant pas se résumer à l'apparence que renvoyait sa chambre. Elle avait des cheveux pourpres tombant jusqu'aux épaules, avec deux mèches de chaque côté de son visage. Elle était aussi grande que moi. Elle portait des lunettes, petites et rondes, qui lui donnait un look mignon et sérieux à la fois. Nous avions à peu près le même âge, Aoi n'étant que de quatre mois mon aînée.
"Non merci, je n'en ai pas besoin." dis-je avec un signe poli de la main.
"Oh, dommage."
"Tu sais que je ne suis pas trop peluches." Je haussai les épaules.
Je passai une main dans mes cheveux en attendant qu'elle achète sa peluche. Je commençai alors à jouer inconsciemment avec le ruban jaune qui tenait mes cheveux. En fait, je n'avais pas l'habitude des accessoires à cheveux. Je pense que ce n'était pas mon truc, mais Miyuki et ma mère avaient insisté pour que je sois toute belle aujourd'hui. Oh la la ! "Allons voir grand frère et Miyuki-nee."
"D'accord." répondis-je avec un sourire. Aoi prit alors ma main pour me guider, alors qu'avec son autre main, elle tenait un sac avec sa peluche.
Et nous voilà traversant les allées, en discutant et en cherchant ma soeur et le frère d'Aoi, Kenji. Ces deux-là étaient toujours fourrés ensemble pendant les réunions de famille. Je pense qu'ils partageaient une forme d'intimité que seuls des cousins peuvent nouer. Je souhaitais presque avoir ce genre de relation avec Miyuki, mais ça n'allait pas toujours bien toutes les deux. C'était probablement dû à notre différence d'âge.
Les sujets de discussion entre Aoi et moi tournaient souvent autour des émissions de télé que l'on regardait toutes les deux. Elle n'aimait pas trop lire, mais aimait beaucoup la musique et m'écouter chanter aussi. En fait, il se pourrait bien que cela soit de sa faute si j'aime autant ça.
Nous arrivâmes rapidement non loin d'eux, près d'un stand de tir, à en juger par les fusils qu'ils tenaient. En tout cas, cela ressemblait à des armes à feu.
"Miyuki-nee ! Ken-chan !" Aoi leur fit un signe de la main avant de s'approcher.
"Oh les filles, vous vous amusez bien ?" demanda Kenji. Il avait des cheveux bruns en pointes, et était plutôt beau garçon. Il était à peu près du même âge que Miyuki, ce qui les a beaucoup rapproché. Tous deux avaient par ailleurs le même goût de la compétition. Quand j'y repense, un stand de tir était vraiment l'endroit parfait pour les retrouver.
Ils portaient également des kimonos. Miyuki en avait un très cher avec des motifs de papillons partout dessus. Elle l'avait reçu de son petit ami pour son dernier anniversaire. Celui de Kenji était plus simple, comme celui d'Aoi et le mien.
"On allait essayer de gagner la boîte musicale. C'est le meilleur prix, vous savez. Si je gagne, je te l'offrirai Aoi-chan !" fit Miyuki avec un grand sourire.
Et moi alors !? Je suis supposée être ta petite soeur !
Kenji avait apparemment vu ma colère monter.
"D'accord, si je gagne, je la donnerai à Ayako-chan."
"Eh, tu la gâtes de trop." Miyuki essaya de le dissuader.
C'est là que je décidai de protester.
"Je ne suis pas gâtée. C'est normal que si tu veux l'offrir à Aoi-chan, Kenji lui veuille me l'offrir!"
"Oh bon, bon..."
Ils placèrent alors leur arme à hauteur d'épaule. Je pouvais voir des choses bouger dans le fond, très probablement les cibles qu'ils devaient viser. Certaines allaient de gauche à droite, d'autres de haut en bas. D'autres encore suivaient des trajectoires un brin plus complexes, mais parfaitement compréhensibles. Le gagnant serait sûrement celui qui toucherait le plus de cibles.
Le propriétaire du stand annonça le départ, et mon cousin et ma soeur commencèrent à tirer, en vidant leurs fusils en quelque chose comme dix secondes.
"540 points pour la demoiselle, et 610 pour le jeune homme. Félicitations!"
Je souris d'une oreille à l'autre tandis que Kenji me donnait la boîte musicale. Je ne la voulais pas vraiment en fait, et je ne voulais pas en priver Aoi-chan, mais savoir que Miyuki avait perdu était tout ce dont j'avais besoin pour passer une bonne journée.
"Il commence à se faire tard, allons voir les feux d'artifice !", telle fut la suggestion de Kenji à laquelle nous nous rallions tous les autres. Nous nous éloignâmes des différents stands afin de trouver un endroit où se poser pour observer les feux d'artifice annuels de Nakanobu.
J'aimais bien les feux d'artifice. Ils étaient jolis et le ciel sombre de la nuit me permettait de les voir facilement. Ah, j'aurais bien aimé avoir un petit ami à ce moment là pour les observer avec lui, et on aurait pu s'embrasser sous la lumière des feux, et puis...
"Aya-chan ? Tu es toute rouge."
C'était la voix d'Aoi.
"Ahah, c'est rien, j'ai juste trop chaud, je pense."
"En plein hiver ? Tu es sûre que ça va ?"
Je ris alors nerveusement. Ce n'était pas la bonne excuse à sortir.
* * *
Les fêtes du nouvel an étaient passées avant que j'ai même le temps de m'en rendre vraiment compte... Je sais, j'ai dit la même chose pour Noël, mais c'était vraiment ainsi que je le ressentais. Quand tout va bien dans son propre monde, le temps semble s'écouler sans qu'on puisse le retenir. Le temps est une chose si capricieuse, jamais là quand on en a le plus besoin, et qui nous rappelle cruellement comme il peut être lent quand on aimerait qu'il s'accélère.
Les cours reprenaient leur place dans ma routine quotidienne, et avec ça, l'arrivée menaçante des examens de fin d'année.
Malheureusement, ce n'était pas le seul désastre qui m'attendait.
* * *
C'est quand j'ouvris mon casier à chaussures afin de prendre mes chaussons d'école que j'y découvris une lettre posée au dessus d'eux.
Une lettre d'amour !
Ce ne pouvait être que cela !
Ah, enfin ! Après toutes ces années d'attente et alors que j'entrais au lycée, je recevais une lettre d'amour. Croyez-le ou non, mais je n'en avais jamais eu avant. J'avais déjà pu voir des lettres que des garçons avaient envoyées à Karen et Shizuka par le passé, mais en recevoir une rien que pour moi, je ne l'espérais plus...
Je regardai un peu à gauche puis à droite, tout le monde était déjà parti vers sa salle de classe respective. Dans mon excitation, j'ouvris rapidement l'enveloppe pour lire la lettre à l'intérieur. Elle se caractérisait par une très belle écriture. Sûrement celle d'un garçon gentil et sensible. La chance!
'Viens sur le toit après le déjeuner aujourd'hui. Je t'attendrai.'
Voilà tout ce qui était écrit dessus, ce qui me laissa plutôt frustrée. J'en attendais plus.
J'espérais que Karen ne voit pas cela. Impossible d'imaginer toutes les complications si elle...
"Ayako ! Je te cherchais partout ! Les cours vont commencer !"
...voyait ça.
Je pliais rapidement le papier avant de le remettre dans mon casier à chaussures et de refermer celui-ci.
"Allons-y !"
Elle attrapa alors ma main pour m'emmener à travers les couloirs de notre établissement scolaire jusqu'à notre salle de classe.
Ouf.
Karen était toujours inquiète que je me perde. C'était encore plus vrai depuis le jour où j'avais pris le mauvais train. C'est vrai que je me sentais facilement embarrassée et mal à l'aise lorsque je me perdais, mais je trouvais qu'elle en faisait toujours beaucoup trop. Franchement, l'école, j'y évoluais presque tous les jours...
* * *
Toute la matinée, mon esprit était plus intéressé par cette lettre que par le cours de notre professeur d'anglais, Kazuga-sensei. Une lettre d'amour... Je n'arrivais toujours pas à y croire ! Comment était-il ? Déjà, je savais qu'il ne pouvait s'agir d'Ogata-kun. Si cela avait été lui, il aurait signé la lettre ou y aurait apporté un signe distinctif. Qu'il n'y ait pas de nom sur la lettre me fit penser que le garçon qui l'a écrite devait être un peu timide. Eh eh, j'intimidais quelqu'un ! Voilà qui renforçait encore un peu plus mon excitation.
Notre professeur cassa malheureusement tout mon enthousiasme lorsqu'il se sentît obligé de nous rappeler, avec la plus grand gravité, une échéance importante.
"...et je vous rappelle encore une fois que j'attends de chacun d'entre vous de bonnes notes pour les examens du mois prochain."
Ah oui, c'était déjà cette période de l'année.
Lors des deux premiers examens de mes années lycée, j'avais obtenu des notes juste au dessus de la moyenne. Soyons honnête : sur le plan scolaire, je n'étais pas vraiment brillante. J'essayais toujours de faire ce que l'on me demandait, mais rien de plus. Les professeurs me disaient souvent que je ne développais pas assez ce que j'écrivais dans mes copies. Ils voulaient que j'étaie, que je m'étende, que j'en dise plus sur ce que j'avais appris pendant leurs cours. En fait, je n'étais pas vraiment bavarde et je ne voyais pas pourquoi il aurait du en être autrement quand je me retrouvais face à une feuille de papier.
Ce qui m'importait, c'était de valider mes examens, pas de réaliser des prouesses. Et puis, ces notes moyennes constituaient une preuve plutôt solide du fait que je ne profitais pas de mon ordinateur pour tricher. Voilà un point qui me confortait dans mon idée de ne rien changer. Je ne voulais pas m'attirer trop de jalousie. J'en cristallisais déjà suffisamment : je savais pertinemment que certains étudiants ne m'aimaient pas trop à l'école.
La cloche sonna pour signaler l'heure du repas. Cela me rappela immédiatement la lettre d'amour que j'avais reçue.
"On y va, Ayako ?" souffla la voix de Karen, près de moi. Je levai alors la tête avec un sourire.
"D'accord."
Je me dirigeai avec elle vers la cafétéria de l'école en tentant de ne rien laisser transparaître. Croyez-moi, l'excitation était difficile à contenir.
* * *
Juste après le repas, mon principal problème était de trouver une excuse pour que Karen me laisse tranquille un moment.
"Je vais faire un peu de marche autour de l'école, d'accord ?" lui dis-je en essayant de paraître aussi naturelle que possible.
"En hiver ? N'oublie pas ton manteau, tu pourrais attraper froid."
Merci mèr-- Je veux dire, Karen-chan.
Elle finissait tranquillement son repas. Je laissai mon plateau à l'entrée pour qu'il soit nettoyé et me dirigeai ensuite vers mon casier à chaussures puis vers notre salle de cours pour prendre la lettre et mon manteau avec moi. Je n'étais pas en mesure de décider ou pas si j'allais répondre aux sentiments de ce garçon. Tout cela était assez nouveau pour moi. Je ne savais même pas qui c'était. J'espérais qu'il serait mignon, ou beau garçon, ou même les deux!
Je pris lentement les escaliers conduisant sur le toit de l'école. Je ne pouvais pas me permettre d'arriver en haletant comme si je venais de courir. Cela n'aurait pas été digne d'une jeune fille ! Et puis, il ne fallait pas que j'arrive la première : c'est toujours à l'homme d'attendre la femme lors d'un rendez-vous !
Je mis mon manteau et mes lunettes de soleil, puis ouvris la porte menant au toit.
Le soleil était haut dans le ciel, et même s'il était masqué par quelques nuages, c'était horrible pour moi de voir par un temps pareil. Etais-je la première arrivée?
"Tu es en retard."
Une voix de fille. Venant de ma gauche.
Attendez, une fille !?
Je regardai sur ma gauche, et vis une silhouette qui portait notre uniforme, dos contre le grillage du toît.
Je m'approchais un peu vers elle, mais je ne pouvais pas vraiment distinguer ses traits dehors, de cette distance.
"Hein ?"
Avant tout, j'essayais de surmonter le choc. Une fille ! Mais c'était un garçon que j'attendais ! A quel moment m'étais-je trompée ? Etait-il possible qu'un autre rendez-vous ait été fixé au même endroit, au même moment ? Autrement dit, que cette fille soit venue sur le toit suite à la réception d'une autre lettre ? Non, c'était impossible. Si cela avait été le cas, elle ne m'aurait pas dit que j'étais en retard.
"Je t'attendais, Suzumiya."
"Tu m'attendais ?"
J'essayais de comprendre ce qui se passait. Une fille m'avait laissé une lettre d'amour dans mon casier à chaussures ce matin et m'attendait ici sur le toit.
Une seconde...
"Je-Je suis désolée, les filles ne m'intéressent pas, tu vois." marmonnai-je en rougissant quelque peu. C'était assez embarrassant de dire ça, mais je ne voulais pas donner de faux espoirs à cette pauvre fille.
"Q-Quoi !?" s'exclama-t-elle bruyamment. Ouh là, l'ai-je mise en colère ? Est-ce que j'aurais brisé ses sentiments ? Aaah, quelle idiote je suis !
"Je suis vraiment désolée ! Je préfère les garçons !", m'excusai-je de nouveau.
C'est là qu'elle tomba à la renverse.
"Tu es folle ou quoi?" me demanda-t-elle. En l'approchant, la première chose que je remarquai était ses cheveux. Ils étaient d'une très belle couleur blonde. Etait-ce naturel ou non ? Difficile à dire. D'après moi, il y avait de grandes chances que ce soit le résultat d'une teinture. De ce que je pouvais en voir, ses cheveux étaient un peu ondulés et allaient jusqu'au bas de son dos. Elle avait aussi des petits rubans bleu foncés dans ses cheveux.
"Excuse-moi, mais je viens de recevoir ta lettre, et je ne peux pas accepter tes sentiments, je suis désolée.", ajoutai-je en lui tendant sa lettre.
C'est à ce moment qu'elle se mît à me rire au nez.
Et, dans la foulée, je réalisai que quelque chose ne tournait pas rond du tout.
"Suzumiya, tu es trop drôle ! Comment as-tu pu penser qu'il s'agissait une lettre d'amour ? Tu es vraiment désespérée !"
"Hein ?"
"Je t'ai envoyé cette lettre car je voulais te dire en privé que j'en avais marre de toi et de tes manières. Je ne te laisserai pas gagner, tu entends ? Tu es mon ennemie maintenant, alors prépare-toi."
"Mon... ennemie ? Attends une minute, je ne suis pas-"
Elle ne me laissa pas finir ma phrase.
"Absolument. Et je ne suis pas la seule à être lassée de tous ces professeurs qui sont à tes pieds et font tout pour ton bien être ! Surtout quand on sait que tes seules occupations en cours consistent à jouer et à dormir derrière l'écran de ton ordinateur !"
J'avais l'impression qu'une flèche venait tout juste de transpercer mon coeur. Un millier de fois.
"C'est-"
"Vrai. Tout cela est vrai, et tu le sais très bien, alors n'essaye pas de le nier, tu ne fais qu'empirer ton cas."
Aille ! Elle n'avait pas à le dire ainsi ! Et je faisais tout le temps attention à ce qu'on ne me surprenne pas ! Quelque chose de lourd commençait à se faire sentir dans ma poitrine. Au début, je ne savais pas trop comment réagir, et je baissai les yeux vers son ventre, sa jupe, puis sur le côté lorsque mes yeux atteignirent ses pieds.
"Ceci étant dit, je ne te laisserai pas faire, Suzumiya Ayako. Tes jours paisibles sont terminés."
Elle passa près de moi. Je ne m'étais même pas retournée.
* * *
Il me fallut un moment avant de prendre conscience du fait qu'elle était partie. Je me dépêchai alors de retourner en classe... et arrivai juste avant que la sonnerie annonçant la reprise des cours ne retentisse.
Je m'assis près de Karen, comme à l'accoutumée.
"Tu as pris ton temps." me fit-elle remarquer. Elle semblait s'ennuyer profondément, et reposait son menton dans la paume de ses mains, ses coudes sur le bureau.
"Euh, ouais, ben, je le constate moi aussi." J'essayai de trouver une excuse, mais je n'y arrivai pas. L'expérience m'avait prouvé par le passé que quand on n'a rien à dire, il vaut mieux se taire.
Notre professeur entra et Ryukawa-san, notre déléguée de classe, nous gratifia du rituel "Debout. Saluez. Assis." Notre professeur de japonais était surnommée Baba-sensei. On ne pouvait pas dire qu'elle était jeune. Pour être tout à fait franc, Kasuga-sensei avait beaucoup plus de fans qu'elle parmi la population masculine de l'école.
Pour ma part, je ne l'aimais pas beaucoup : elle était plutôt vieux-jeu et stricte. Comme cette fois où j'ai dû lui prouver que je n'avais pas de correcteur orthographique ou de dictionnaire sur mon ordinateur... Rien qu'y repenser me fit frissonner d'embarras. C'était vraiment la honte.
Le cours devint vite aussi ennuyeux que d'habitude. Cela me permit de repenser un peu aux événements du déjeuner. Cette fille venait de me déclarer la guerre, ou quelque chose comme ça, et je réalisai que je ne connaissais même pas son nom ni même dans quelle classe elle était. Attendez, si elle savait que j'échappais parfois à l'ennui en dormant derrière mon écran ou en jouant à des jeux, elle devait être dans notre classe, et derrière moi.
Je regardai doucement derrière moi, en essayant d'être la plus discrète possible, mais je n'arrivais pas à trouver sa position du tout de ce que je pouvais voir, et il y avait quelques rangées derrière Karen et moi. Plus j'y pensais, plus je réalisai que j'étais dans une très mauvaise position dans la salle de classe, avec beaucoup de gens derrière moi, capables de voir ce que je faisais. Que je doive me méfier de mes camarades de classe ou que je sois espionnée, voilà une pensée qui ne m'avait jusqu'alors jamais traversé l'esprit.
Cette fille pouvait aussi très bien être dans une autre classe ; elle aurait entendu parler de mes habitudes en classe par une de ses amies. Qui pouvait bien être la traîtresse dans nos rangs ? Et puis, comment pouvais-je la démasquer ? Je devais lui dire que c'était une erreur et que je ne lui voulais aucun mal.
Je regardai à ma gauche vers Karen, qui était occupée à prendre des notes sur ce que notre professeur disait. J'étais attentive à son degré de concentration. Je savais que je pouvais compter sur elle. Ma seule option était de lui demander de l'aide pour trouver cette personne. Même si cette fille était blonde avec des rubans dans les cheveux, et donc facilement identifiable, je n'avais aucune foi en mes yeux, et cela me prendrait du temps de la trouver. Si elle était dans une autre classe, c'était encore pire.
Je détestais cela... Chaque fois que je voulais parler à une personne que je ne connaissais pas bien, je devais demander à Karen de m'emmener vers elle. Mais je ne pouvais pas l'embêter avec ça tout le temps. Et puis, parfois, je ne voulais pas qu'elle sache... J'avais arrêté de compter le nombre de garçons auxquels je n'étais jamais allé demander un rendez-vous car cela aurait été vraiment embarrassant d'avoir Karen autour de moi. Rien de personnel Karen-chan, mais il y a des choses qui se traitent en privé.
Mais cette fois, je devais demander à Karen. Je n'avais pas le choix, et je devais me dépêcher. Pendant la pause...
* * *
"Une blonde, tu dis ? Avec des rubans ? C'est tout ce que tu sais d'elle ?", me demanda Karen après que je lui avais parlé de ce qui s'était passé à l'heure du déjeuner. Bon, pas exactement tout, en fait. Elle avait juste besoin de savoir à quoi ressemblait la fille.
"Oui."
"Pourquoi tu as besoin de lui parler ?"
Ah, la question tant redoutée.
"Ben, hmm, elle a laissé tomber quelque chose et je voulais lui redonner, tu vois ?"
Elle fit un signe de la tête.
"Bien sûr que je pourrais t'aider, mais avec si peu d'informations, cela risque d'être difficile. Les blondes ne sont pas très nombreuses par ici, c'est vrai, mais dois-je te rappeler que notre école est plutôt grande ? La retrouver parmi toutes les étudiantes va être ennuyeux. Tu as pu voir la couleur du ruban de son uniforme au moins ?" me demanda-t-elle.
"Oui, il était bleu clair comme le notre."
"Tu en es absolument certaine ?"
C'était à moi de faire un signe de la tête. Karen savait que j'avais du mal avec les couleurs, et elle voulait s'assurer que j'avais bien vu la bonne couleur.
Dans notre école, le ruban des uniformes féminins indiquait l'année dans laquelle les élèves étaient. J'avais reçu un ruban bleu clair quand je suis arrivée ici. C'était la couleur des premières années du lycée. Le violet pour les secondes années et le vert pour les troisième années. C'était plus simple pour identifier un étudiant de cette manière. Malheureusement pour moi, en ce qui concerne les garçons, leur uniforme n'avait qu'un petit insigne sur le col de leurs uniformes, ce qui était difficile pour moi à repérer d'un coup d'oeil.
"Voilà qui ne pas être coton quand même ! Je peux aller voir les autres salles de classe demain si tu veux ?"
Je savais que je pouvais compter sur toi, Karen-chan. Je t'aurais bien fait un câlin si on n'était pas en classe. Tu as toujours été tellement compréhensive vis-à-vis de mes problèmes !
* * *
Le reste de la journée se déroula sans surprise. Je regardais Karen courir autour de la cour de notre école avec ses camarades de club. Au début, je pensais m'éclipser pendant qu'elle était occupée pour essayer de trouver cette mystérieuse blonde, mais en y repensant... Comment la repérerais-je avec mes yeux ? Où pouvait-elle bien être ? Faisait-elle partie d'un club ? Ou bien était-elle déjà rentrée chez elle ? Etait-ce un fantôme ? Non, impossible, les fantômes ne se montrent pas en plein jour.
Je continuais à regarder Karen de loin avec mon monoculaire. On me laissait plutôt seule pendant son entraînement. Elle avait l'air vraiment géniale comme ça. Et, en entendant des conversations ici et là, j'avais cru comprendre qu'elle était plutôt douée, qu'elle courrait vite, et qu'elle avait beaucoup d'endurance. Cela suffisait à me réchauffer le coeur, tout simplement parce que c'était mon amie qu'ils complimentaient et que je pouvais être fière d'elle.
Je n'arrivais pas à éloigner cette blonde de mon esprit, même quand j'attendais que Karen prenne sa douche et se change après ses activités du club, même en marchant jusqu'à chez nous... J'avais répété à Shizuka ce que j'avais confié à Karen plus tôt : le strict minimum... enrichi, il est vrai, de quelques extras. Désolée Karen-chan ! A ma grande surprise, Shizuka n'avait semble-t-il pas l'intention de creuser plus profondément.
"Tu sais, c'est plutôt normal pour des écolières. Même moi j'ai des ennemies à l'école."
"Toi aussi ?" demandai-je un peu surprise.
Nous marchions ensemble comme d'habitude, Karen nous ayant quitté quelques minutes auparavant pour rentrer chez elle.
"Bien sûr ! Pour certaines filles, l'école est comme un champ de bataille. Elles pensent avoir quelque chose à prouver ou à gagner. Les garçons se battent parfois et se transforment en brutes, mais les filles ne sont pas bien différentes. Dans d'autres écoles tu trouves parfois des groupes qui sont violents et feraient n'importe quoi pour un téléphone portable ou des cigarettes. Parfois c'est juste parce que tu es différente. Plus mignonne, ou aimée des profs ou des trucs comme ça."
J'écoutais ses paroles avec intérêt. Ce qu'elle disait était vrai : récemment, j'avais entendu plein d'histoires de violence au lycée et d'enquiquineurs en tout genre.
"Mais ce n'est pas comme si cette fille était odieuse... Je veux dire, elle n'a pas essayé de me frapper ou quoi. Et puis, notre école est plutôt sûre comparée à d'autres, tu ne crois pas ?"
"Méfie-toi de l'eau qui dort."
"Hein ?"
Elle leva le doigt, comme pour appuyer ses propos.
"Ce que je veux dire, c'est que cette fille pourrait faire de ta vie au lycée un enfer. Je ne sais pas quel genre de rancune elle nourrit à ton encontre mais... Oh et puis, je fais confiance à Karen pour lui faire payer si quelque chose t'arrivait."
Je clignai des yeux. J'imaginais tout d'un coup Karen se battre avec d'autres filles pour me protéger. C'était bizarre.
"Ano, Karen n'est pas vraiment comme ça."
"Je sais, je sais. Mais je sais aussi qu'elle ne laisserait personne te faire du mal." Shizuka précisa cela de façon rassurante. Je pense qu'elle ne voulait pas que je m'inquiète trop. Ce n'est que bien plus tard que je réalisai combien Shizuka faisait confiance à Karen.
Nous arrivâmes rapidement au croisement habituel où l'on se séparait. Je lui fis un signe de la main avant de me diriger vers chez moi, en bougeant ma canne de gauche à droite. La journée n'avait pas été terrible. Mais je n'étais pas encore au bout de mes surprises !
* * *
Je crus bien m'étouffer avec mon verre d'eau.
"UN PETIT BOULOT !? MOI !?"
Je regardai mes parents tour à tour. Nous étions à table pour le dîner. Voilà donc quelle était la dernière épreuve que cette journée si difficile m'avait réservé !
"En fait, nous pensons que tu devrais commencer à te rendre compte de ce que travailler signifie. Tu sais, travailler à mi-temps est loin d'être inhabituel pour une lycéenne. Et puis, tu dois avoir une vraie rentrée d'argent pour acheter ce que tu veux." m'expliqua mon père.
"Mais... je ne peux pas... Enfin..."
"Ayako-chan, tu dois connaître la valeur de l'argent. Tu nous a déjà dit que tu étais désolée pour le monoculaire qu'on t'a payé."
J'aurais mieux fait de me taire. J'essayai de trouver les mots les plus justes pour avoir une chance de les convaincre. Une attaque surprise ! Voilà ce que c'était ! Je ne voyais pas d'autres mots pour qualifier le moment que j'étais en train de vivre ! Au fond de moi, je savais bien qu'ils avaient raison, mais en parler comme ça pendant le dîner... Et voir Miyuki aussi silencieuse n'était pas pour me rassurer. Certes, je voulais un travail à mi-temps. C'était une envie profonde. Mais je n'étais pas prête à ce que cette question se pose si tôt ! Je voulais gagner de l'argent, être moins dépendante de ma famille. C'est normal pour une adolescente, non ? Mais encore une fois, au fond de moi, je ne voulais pas que cela arrive. J'avais peur.
Oui, peur.
J'avais peur de ce que j'étais capable de réaliser avec mon handicap. La plupart des filles de ma classe avaient un boulot plutôt physique.
"Tes notes ne sont pas exactement conformes à ce qu'elles pourraient être, mais nous te faisons confiance, Ayako-chan. Tu ne nous décevras pas, hein ?" me demanda mon père, me laissant sans voix.
Il y eut une longue pause. Cela avait dû durer quelques secondes ou une minute, je ne comptais pas.
"Mais qu'est-ce que tu veux qu'elle fasse ? Que peut-elle faire ?"
C'était la voix de Miyuki qui avait fini par se faire entendre. Cependant, je ne savais pas si c'était pour m'aider ou m'enfoncer encore plus profondément. Voulait-elle dire que je ne pouvais rien faire et que j'étais inutile ? Je n'avais jamais vraiment réfléchi à ce que je pourrais faire dans le futur, et mes problèmes de vue me fermaient de nombreuses portes. Elle allait dire ce que je craignais le plus.
Je ne voulais pas entendre cela !
La question était adressée à mes parents. C'est dans leur direction que je regardais désormais. J'essayais de lire une expression sur leur visage, mais c'était plutôt difficile. Et la réaction de Miyuki me troublait quelque peu.
"C'est ce dont nous voulions parler avec elle." répondit mon père. Ma mère enchaîna là-dessus.
"Il y a des boulots que tu ne peux pas faire, Ayako-chan. Tu n'as pas encore réfléchi à ce que tu voudrais faire plus tard et cela nous inquiète un peu, à cause de ton handicap. Tu comprends?"
Je hochai la tête par réflexe. "Je ne sais pas ce que je pourrais faire. Je veux dire, Karen-chan ne travaille pas, elle."
Mauvais exemple, Ayako, mauvais exemple!
"La famille Sakazaki est plutôt riche, Ayako-chan, rien de surprenant à ce qu'ils puissent payer tout ce qu'ils veulent à leur fille unique. Ce n'est pas comme si j'accusais Karen-chan d'être une gamine pourrie-gâtée, hein." fit ma mère en gloussant, sans doute pour essayer de détendre l'atmosphère.
"Elle a essayé de trouver un travail, mais il n'y avait rien qu'elle apprécie réellement, et puisqu'elle pouvait se le permettre, elle a préféré continuer ses activités au club à la place." répondis-je, essayant de prendre la défense de mon amie.
"Oui, mais toi tu ne t'investis dans aucun club.", me fit remarquer mon père, renforçant ainsi mon malaise. Je SAVAIS que je ne faisais rien à part étudier, lire et chanter en karaoké... Plus ils en parlaient, plus cela me déprimait.
"De toute évidence, Ayako ne peut pas être serveuse.", nota Miyuki. Sur ces mots, je commençais à m'imaginer vêtue de l'un de ces mignons petits uniformes de serveuse, mais je laissai rapidement cette vision de côté pour revenir au coeur de la discussion. Même si je me demandais toujours de quel côté du conflit se rangeait Miyuki, je devais admettre qu'elle avait raison cette fois. Je pouvais facilement trébucher sur quelque chose en portant les plateaux, ou amener les plats à la mauvaise table. J'y avais déjà pensé en fait. Ah, j'aurais tout de même aimé porter l'un de ces uniformes au moins une fois.
Les gens tendent à penser que c'est ridicule, ou que ces rêves sont sans intérêt.
Mais pour moi, pour quelqu'un qui a des difficultés, ça a beaucoup d'importance. Vraiment beaucoup. N'est-il pas normal de rêver de choses que l'on ne peut pas normalement faire?
"Les livraisons et autres jobs du même type sont exclus vu qu'elle ne saurait pas se diriger dans la ville sur un vélo tout en portant, par exemple, du ramen." continua-t-elle. Miyuki commença à énumérer toutes les choses que je ne pouvais pas faire. Ce n'était pas très gratifiant, c'est le moins que l'on puisse dire. Est-ce qu'elle avait une idée de la façon dont tout cela me mettait mal à l'aise !? Je ne voulais pas entendre ça, onee-san!
"Qu'est-ce que tu voudrais faire, Ayako ?" demanda enfin ma mère, coupant Miyuki dans son élan alors qu'elle allait parler de travaux publics. Encore une fois, on me prenait par surprise.
"Moi ? Euh..."
Je commençais à réfléchir, vite. Un jour ou deux ne serait pas de trop pour réfléchir à ça, vous savez ? Je ne savais toujours pas quoi faire plus tard !
"Je pourrais... chanter ?"
J'aimais chanter, faire du karaoké, mais devenir une vraie chanteuse, même une idole...
"Sérieusement, Ayako." fit ma mère.
J'étais sérieuse là ! Pensait-elle que je n'en étais pas capable ?
Non, elle avait raison en fait : c 'était impossible pour moi. Complètement impossible à tellement de niveaux...
"Oh attend ! J'ai peut-être une idée." fit Miyuki avec un petit sourire.
"Une idée?" Pourquoi me mis-je à frémir?
Elle se leva de sa chaise et prit son téléphone portable dans la poche de son pantalon. Je n'étais pas rassurée.
"Je reviens." dit-elle en quittant la pièce pour appeler. A qui allait-elle téléphoner? Son petit copain? Mes pensées furent de nouveau interrompues.
"De toutes façons, ce n'est pas que l'on veuille t'épuiser avec tes cours et un travail, mais nous pensons que tu as besoin de gagner de l'argent et découvrir comment fonctionne la vie active. C'est ce que tu voulais, non?"
"Oui mais... je veux dire, c'est si soudain. Et j'ai peur. J'ai peur de ne rien pouvoir faire." expliquai-je, en baissant mon regard sur mes genoux. Voilà, c'était dit.
Cela laissa apparemment mes parents sans voix. S'attendaient-ils à ma réaction ? Je ne savais pas.
Je décidai de changer un peu de sujet.
"Cela veut dire que vous allez me retirer mon argent de poche ?"
Désolée, il fallait que je le demande. Mes parents se regardèrent quelques secondes. Peut-être qu'ils y avaient réfléchi et cherchaient les mots pour m'annoncer cela de manière diplomatique ? Ou peut-être qu'il n'y avaient vraiment pas pensé et que je venais de leur donner une très mauvaise idée ?
"Eh bien, jusqu'à ce que tu trouves quelque chose, bien sûr que non. Nous ne sommes pas des tyrans."
Je fronçai les sourcils pour plaisanter.
"Ah oui ?"
"Tu peux arrêter de lui donner de l'argent tout de suite, mère."
C'était la voix de Miyuki. Je me tournai vers elle, et l'entendis fredonner de victoire. En apparence, son appel avait été plutôt bref. Mais la façon dont elle annonçait ça m'inquiétait d'autant plus.
"Tu aimes les livres, non ?"
Je hochai la tête.
"Ouais, en fait, j'aime bien lire et écrire des trucs." dis-je, sans enthousiasme, comme vous pouvez le remarquer. Après tout, je ne savais pas ce qu'elle avait en tête. C'est vrai que j'appréciais de me plonger dans des livres et des mangas. J'aimais aussi lire et écrire des e-mails à Karen lorsqu'elle était à l'étranger.
"Bien, bien. Parfait même."
Oh là. Le suspense était à son comble. Je crois que mes parents étaient tout aussi curieux.
"Tu verras demain. Je viendrai te chercher à l'école après les cours." annonça Miyuki.
"Toi ? Venir me chercher à l'école ? Mais ton travail ?"
"Je me débrouillerai, t'en fais pas."
Je commençai à réfléchir à l'idée de gagner de l'argent pour moi-même.
"Au moins, je pourrai acheter mes propres téléphones tous les deux ou trois mois comme Miyuki." dis-je avec un petit sourire au coin.
Miyuki, sensible à chaque nouvelle fonctionnalité ou gadget, changeait de portable dès que de nouveaux modèles faisaient leur apparition sur le marché. Elle avait cette habitude au moment où elle avait commencé à travailler, pendant ses années au lycée. J'étais vraiment envieuse d'elle à cette époque !
"Sous-entendrais-tu que je suis frivole ? C'est mon argent, je suis libre de l'utiliser comme je le souhaite."
"Moi? je n'ai rien dit du tout." fis-je innocemment.
"Humph. Bon, c'est l'heure de prendre un bon bain."
Je me contractai, en la voyant partir "Eh ! J'ai dit que j'en voulais un en première !"
Je grognai un peu, puis sentis la main de quelqu'un sur mon épaule. En tournant la tête, je vis que c'était celle de mon père.
"Je fais confiance à Miyuki. Je suis sûr qu'elle a une bonne idée pour sa petite soeur. Elle doit avoir trouvé quelque chose que tu pourras faire en toute indépendance."
Je fronçai les sourcils, prise d'un affreux doute.
"Je n'en suis pas VRAIMENT convaincue. Je me souviens qu'il y a quelques années, elle changeait très souvent de petit boulot."
"Eh bien, cela lui a au moins donné des tas d'expériences."
...Bah voyons.
* * *
Une fois mon bain pris, je mis aux pieds ces chaussons en forme de chat que Shizuka et Karen m'avaient offert à mon dernier anniversaire. Même en hiver, la température dans la maison était plutôt bonne. Je regagnai ainsi ma chambre doucement et, une fois à l'intérieur, je décidai de mettre un peu de musique douce avant de sécher mes cheveux et de m'habiller pour la nuit.
"Et maintenant, que vais-je lire..."
Je jetais un oeil aux livres sur mon bureau. Lire m'aiderait sûrement à oublier les tracas de cette journée si compliquée !
Tout d'abord il y avait eu cette fille qui m'avait envoyé une lettre. La honte quand même ! Comment avais-je pu imaginer que c'était une lettre d'amour ? Il n'y avait même pas de petit sceau en forme de coeur dessus. J'avais dû laisser l'excitation m'aveugler.
Cela me troubla un peu car, à l'époque, c'était la première fois de ma vie que pareille chose arrivait !
Il y avait aussi les examens qui approchaient à grands pas. Le lycée était vraiment plus difficile que le collège, aucun doute là-dessus. Je ne pouvais pas me permettre de me démotiver pour ces examens, sous peine de risquer un redoublement. Karen ne m'aurait certainement pas attendue l'année d'après et nous nous serions retrouvées séparées.
Pour couronner le tout, il y avait eu cette idée saugrenue que mes parents venaient d'avoir concernant mon boulot à mi-temps... En fait, ce n'était pas une idée totalement stupide vu qu'il s'agissait de quelque chose que je souhaitais... mais pour plus tard. Car je ne me sentais pas encore prête à assumer cela.
"...atashi sakuranbo...!" murmurai-je en suivant à moitié les paroles de la chanson qui passait dans ma chambre.
J'admets que ce n'était pas une si mauvaise idée que j'apprenne comment travailler, même si je n'étais pas sûre de ce que j'aurais aimé faire plus tard et même si je doutais de mes capacités. Chanteuse me semblait constituer une éventualité séduisante. Mais j'étais déchirée entre deux approches. L'une, purement pragmatique, me ramenait à la réalité de mon handicap : un tel métier ne s'accommode pas du genre de handicap dont je souffre. L'autre, plus idéaliste, me rappelait l'exemple de ces quelques aveugles devenus, de par le passé, d'exceptionnels musiciens ou chanteurs. Alors pourquoi pas moi?
Je savais, grâce aux magazines, combien ce métier pouvait être difficile. Face à toutes ces idoles presque parfaites, je me disais qu'il m'aurait été probablement impossible de devenir populaire. Sans parler de tous les mauvais côtés associés : pervers, fans obsédés ou journalistes un peu trop zélés...
Mais, en y pensant, une horde de fans à mes pieds prêts à me vénérer, ce n'était pas une si mauvaise idée !
Finalement, je cessai mes élucubrations et décidai de choisir un bouquin à lire avant d'aller dormir. Je cherchai rapidement parmi ma pile de livres, avant de prendre au final Le Familier de Zero. J'avais été un peu surprise par cette série au premier abord. Le récit commençait comme une histoire amusante et sans prétention ; mais il prenait vite une autre tournure, avec quelques passages peu recommandables au moins de seize ans.
Mais bon, j'allais bientôt en avoir dix-sept, et j'étais une fille en très bonne santé aussi, teehee.
* * *
Le lendemain, Karen essaya de chercher cette fille blonde durant la pause déjeuner et nos différentes pauses entre les cours. J'étais un peu stressée de ce que Karen penserait d'elle. Si cette fille allait réellement transformer ma vie à l'école en enfer, comment Karen réagirait-elle ? Plus j'y réfléchissait, plus cela m'embarrassait.
Au final, après notre premier cours de l'après-midi...
"J'ai trouvé quelqu'un, je pense, en classe 1-A." m'annonça-t-elle, en revenant vers moi. Elle tenait une feuille de papier avec un stylo dans ses mains. Elle avait probablement fait un dessin de cette fille avec la description que je lui en avais faite, et avait du le montrer autour d'elle.
Je me levai et la suivis dans le couloir. Quelques étudiants discutaient ici et là, et aucun ne prêta attention à nous.
Nous arrivâmes rapidement à la salle de classe des 1ère A. Karen me montra une fille parlant dans un coin. Elle papotait joyeusement avec d'autres filles, probablement de sa classe. Je ne pouvais pas bien la voir d'ici, mais sa voix me semblait familière. J'étais presque sûre, et pourtant, il y avait toujours ce doute, même si Karen était avec moi.
C'est alors qu'elle nous approcha. Elle a dû nous remarquer.
"Alors, Suzumiya, tu demandes de l'aide à Sakazaki pour me traquer ?"
A cet instant, j'aurais presque pu entendre Karen cligner des yeux. Mais je décidai de parler la première.
"Bien sûr que non, je passais par là et je t'ai vue, et..."
"...et tu as pensé venir me dire bonjour ? Comme c'est gentil." fit-elle avec un large sourire en m'interrompant. "Vous entendez ça les filles ?" Elle pris ainsi à partie ses camarades de classe qui gloussèrent toutes de façon fort déplaisante. Elles étaient trois. L'une avait de longs cheveux bleu foncé tenus par une queue de cheval, l'autre de courts cheveux roux et la dernière de longs cheveux bruns arrangés en une tresse de grandes lunettes rectangulaires. Une belle brochette de sous-filles, si vous m'aviez demandé mon avis.
"B-bien, oui, c'est ça. Maintenant on va retourner en classe, hein Karen ?"
Pourquoi perdais-je mon sang froid face à elles ? Cette fille était entourée d'une aura d'assurance qui força mon admiration.
"Karen ?" demandai-je de nouveau, n'entendant aucune réponse d'elle.
C'est là que j'entendis quelque chose se casser dans sa main. Je m'écartai d'un pas par réflexe en la regardant.
"K...Karen !?"
"Mesdemoiselles, vous allez le regretter amèrement si l'idée vous prenait de blesser Ayako."
Ce n'était pas le ton normal de sa voix. Celui-ci était bas, presque menaçant. Les filles se mirent à bouger un peu, comme si elles se préparaient à quelque chose. Les trois sous-fifres semblaient surprises, mais la blonde, elle, restait calme et sereine, comme une chef se devait de l'être.
"Sakazaki, c'est entre Suzumiya et moi." et elle se tourna alors vers moi. "Je n'ai rien à gagner à me battre avec ta petite domestique."
Ma... domestique ?
Je regardai Karen et l'imaginai rapidement dans l'un de ces costumes de domestique à fanfreluches, avant de chasser cette image de ma tête. Ce n'était pas le moment de rire.
"Je suis son amie et je..."
Je décidai de l'interrompre avant que la situation n'empire.
"En fait, on ferait mieux de partir, les cours vont bientôt reprendre." dis-je en regardant Karen. "Ca va aller Karen, vraiment."
"C'est quoi le problème ici ?" J'entendis une voix masculine derrière moi. Je me retournai alors rapidement.
C'était Ogata !
"Ogata-kun..."
"Eh, si ce n'est pas Suzumiya, Sakazaki et Ura dans la même salle !? Voilà qui doit être mon jour de chance."
"Ura...?" entendis-je Karen dire doucement, un peu surprise, probablement autant que moi par l'apparition d'Ogata.
"Elle s'appelle Ura. Ura Miho. Elle est dans ma classe.", nous révéla-t-il en montrant la blonde. Je regardai alors Miho et ses amies, qui étaient également sans voix.
Ura Miho, hein. Mon petit doigt me disait que ça lui allait bien.
"Ogata-san, vous ne devriez pas vous embêter avec ces..." fit Miho, d'une voix si mielleuse que je faillis en avoir la nausée.
Ogata-san ? Elle l'appelait Ogata-san ? En le vouvoyant ? Karen fit un petit 'humph' et prit doucement ma main.
"Allons-y Ayako, ou on va être en retard!"
"A-ah, oui."
Je jetai un dernier regard sur Miho avant de sortir de la pièce : elle semblait vraiment embarrassée. Etait-ce un rougissement sur ses joues ? Je ne pouvais pas bien voir. Alors que Karen me traînait hors de la pièce, un large sourire commença à s'esquisser sur mon visage.
Mon sixième sens se manifesta. J'étais a peu près sûre qu'elle avait le béguin pour Ogata. Splendide !
* * *
Je ne pouvais m'empêcher de sourire bêtement durant le dernier cours de la journée. Cette Miho avait un faible pour Ogata. Le contraste avait été saisissant : elle paraissait excessivement sûre d'elle quand elle me parlait, mais avait fondu comme de la neige au soleil quand il était arrivé. Pas besoin d'un prix Nobel pour comprendre ce que cela signifiait.
J'avais dû prêter un stylo à Karen après qu'elle avait cassé le sien quelques minutes auparavant. Cela avait été amusant de la voir s'adresser à moi à ce sujet, alors que je n'écrivais jamais à la main. Heureusement pour elle, j'avais toujours un stylo sur moi par précaution.
Je pouvais sentir qu'elle était énervée, mais je ne savais pas exactement pourquoi. Peut-être à cause d'Ogata, ou bien d'Ura ?
Quel nom bizarre quand même, je vais juste l'appeler Miho, c'est plus simple.
Je m'excusai auprès de Karen en lui expliquant que Miyuki m'attendait devant le portail et que je ne pouvais pas l'accompagner faire ses activités habituelles au club. Elle acquiesça et me fit son sourire habituel pour me rassurer.
* * *
"Alors, tu es prête ?"
Voilà la question par laquelle Miyuki m'accueillit lorsqu'elle me vit arriver au portail. Elle ne s'était pas changée et portait toujours son uniforme de bureau. Classieux et classique, en fait, avec un veston sans manche, un chemisier et une cravate, et la jupe assortie.
"Ouais, mais vas-tu enfin me dire où on va ?" demandai-je en dépliant ma canne devant elle. Elle prit les devants, et je marchai près d'elle. Miyuki n'avait jamais agi comme Karen envers moi et ne me tenait jamais la main ou le bras quand elle marchait avec moi. Ce n'était pas pour autant le genre de comportement que j'attendais à mon égard.
"Je pourrais bien te le dire en effet, maintenant que nous sommes en chemin." dit-elle doucement, alors que nous marchions au rythme du cliquetis de ses talons sur le trottoir. "Un de mes amis tient une petite librairie en ville. Il est un peu âgé et aimerait bien un coup de main."
Une librairie ?
"Je suis persuadée qu'il te payera bien, si tu fais ton travail correctement, ceci dit." Sa voix laissait présager un défi.
"Quel... genre de boulot est-ce exactement ?"
"Je ne suis pas rentrée dans les détails avec lui, mais je suppose que tu devras trier des livres, aider les clients à les retrouver, accueillir le public et tout ça."
J'étais un peu inquiète des tâches qui pourraient m'être assignées. En étais-je capable ? Et puis, je n'étais pas motivé par ce travail.
"Oh, et il a dit qu'il te payerait à peu près 900 yen par heure."
...Voilà qui devenait beaucoup plus intéressant!
* * *
Après un long trajet en train entrecoupé par une correspondance, nous arrivâmes à la gare de Jinbocho. Je connaissais bien cet endroit, j'y venais souvent pour acheter des mangas et des romans.
Miyuki travaillait pour la Shueisha, une grande maison d'édition. Il y a quelques années, elle avait décroché un poste en bas de l'échelle ; mais, depuis, elle avait grimpé doucement les échelons de sa hiérarchie. Miyuki n'aimait pas trop parler de son travail à la maison. Tout ce que je savais, c'est qu'elle était en charge des relations avec les libraires. Elle avait connu son petit copain actuel, Seiji, au travail. A ce que j'en savais, les choses se passaient bien entre eux, et ils n'attendaient qu'une promotion pour pouvoir s'envoler et avoir leur propre appartement pour vivre confortablement.
Nous arrivâmes devant un petit immeuble plutôt vieillot. Il n'était pas très grand et il était difficile de voir, depuis la rue, ce qu'il y avait à l'intérieur. Je regardai l'enseigne écrite en grande lettres au dessus du magasin.
"Tamashii Toshokan ?"
"Ouaip, c'est cette librairie."
Miyuki m'emmena et entra la première, en tenant la lourde porte vitrée pour moi.
Dès que j'eus pénétré à l'intérieur, je fus saisie par l'odeur soutenue qui se dégageait de cet endroit, cette odeur caractéristique qui émane du papier. Il y avait quelques piles ici et là, probablement les livres non triés que j'aurais à ranger. Je pliai ma cane et la remettai dans mon sac : je craignais de provoquer accidentellement une avalanche de livres en tapant n'importe où. Je n'avais pas envie de donner de moi l'image d'une catastrophe ambulante. Il faut toujours prendre garde à la première impression que l'on va donner.
"Coucou, ojii-san!"
Je vis un vieil homme se lever de derrière le comptoir. Il portait un tablier blanc par dessus ses vêtements.
"Oh, Suzumiya-kun..." dit-il de sa voix basse. Je restai près de ma soeur. On aurait dit qu'ils se connaissaient bien.
"Alors comme ça tu as ramené ta petite soeur. Ayako-chan, c'est ça?" me demanda-t-il. Je hochai timidement la tête en guise de réponse
Miyuki continua.
"Elle fera bien l'affaire, c'est ma petite soeur après tout."
Je rougis un peu, c'était bizarre d'être considérée comme ça par Miyuki-nee, si on se réfère à la manière dont elle avait coutume de me traiter à la maison.
"Ayako, voici Takagi-san. Il sera ton patron ici." m'expliqua-t-elle.
"Qu'est-ce que j'aurais exactement à faire ?" osais-je demander.
Le vieil homme sembla réfléchir avant de me répondre.
"Eh bien, j'ai quelques nouveaux livres à trier et ranger dans les étagères correspondantes."
Je commençais déjà à avoir peur. Je regardais brièvement les étagères derrière nous. Il y en avait de bien hautes. J'imaginais qu'il y avait un escabeau quelque part pour ça, mais quand même... Chercher parmi tous ces livres avec ma vue...
"Tu peux utiliser l'ordinateur pour savoir où sont sensés être les livres et en rajouter d'autres. C'est plutôt facile. Tu devras aussi diriger les clients vers les livres qu'ils recherchent."
J'acquiescai de nouveau de la tête, à mesure qu'il me délivrait ses instructions. Pour le moment, tout cela semblait effectivement assez facile en effet.
"D'accord, je pense être en mesure de faire cela."
"Mais tout d'abord, tu dois te changer." me fit remarquer Miyuki. J'oubliai l'espace d'un instant que j'étais encore en uniforme. Ce n'est qu'à ce moment que je réalisai que Miyuki tenait, dans sa main, un sac contenant, apparemment, de quoi se changer.
"Ah, c'est vrai. Tu peux utiliser la réserve. Il devrait s'y trouver un tablier qui appartenait à ma petite fille." dit-il doucement.
"Je vais lui montrer le chemin." suggéra Miyuki, en m'y amenant par l'épaule. Comment connaissait-elle son chemin ici, en fait ?
* * *
La réserve de la librairie était un peu sombre, et il y avait plein de livres ici aussi. Je commençai rapidement à retirer mon uniforme et à le placer dans l'un des casiers. Il y en avait deux.
La pièce n'était pas très bien chauffée, et rester là en sous-vêtements n'aidait pas vraiment. Je décidai de me dépêcher d'enfiler les vêtements que Miyuki avaient ramenés pour moi.
"La prochaine fois que tu fouilles dans ma garde-robe, j'aimerais bien que tu me demandes avant." soupirai-je à l'idée que Miyuki ait regardé dans mes affaires, dans ma chambre. Elle était ma soeur, mais quand même...
"Oh, arrête un peu de te plaindre. J'ai juste oublié de t'en parler." entendis-je de l'extérieur. Miyuki m'attendait patiemment dans le couloir qui reliait la réserve au magasin.
Je commençai à mettre la jupe noire et le chemisier orange que Miyuki m'avait apportés. Le casier contenait un tablier blanc semblable à celui que Takagi-san portait tout à l'heure.
"Alors, qu'en penses-tu ?"
"Bah, je suppose que je peux faire tout ça, cela ne m'a pas l'air si compliqué." dis-je, sans enthousiasme. J'avais des questions à lui poser, mais elle enchaîna avant que je n'ai eu le temps de poursuivre.
"Tu es prête ?"
"Presque !"
Je terminai de mettre le tablier. Je n'avais pas encore l'habitude.
Je plaçai mon uniforme et mon sac dans le casier, après avoir pris mon monoculaire avec moi. Je le mis autour de mon cou et quittai la pièce. Je retrouvai Miyuki dans le couloir.
"Alors ?" demandai-je.
"Hmmm, ton col."
Elle s'approcha, et sans un mot, arrangea ma jupe et le col de mon chemisier. Je n'avais pas du faire attention à ce que chaque élément de ma tenue soit bien disposé. J'avais l'habitude que ma famille et mes amis proches, à l'instar de Shizuka et Karen, s'occupent de ces éléments de mon apparence que je ne pouvais pas remarquer.
"C'est mieux. Allons-y. Tu dois être parfaite pour les clients, tu sais."
Et nous retournâmes à la librairie.
* * *
Le vieil homme me fixa. Il n'avait plus beaucoup de cheveux sur sa tête. Je peinais pour voir dans quelle direction précise il regardait.
"On dirait que le tablier de Maya te va bien."
Je suppose que Maya devait être le nom de sa petite fille.
"Bien, je te laisse là, alors, Ayako." dit Miyuki. "Je reviendrai te prendre dans une heure."
Je fis un signe de la tête.
"D'accord, à plus tard, Miyuki-nee."
Je la regardai sortir du magasin, avant de me retourner de nouveau vers Takagi-san.
"Désormais je vais dépendre de vous, je compte sur vous pour bien me traiter, Takagi-san." Je baissai la tête par respect envers mon premier chef avec cette formule de politesse. J'avais toujours eu envie de dire ça !
"De même. Tu es prête ? Je vais te montrer ta première tâche."
Il prit un morceau de papier qui ressemblait à un plan, et me fit signe de m'approcher de l'ordinateur.
"Tu vois l'écran et la carte ?" me demanda-t-il, apparemment inquiet.
"Pas vraiment, puis-je voir la carte de plus près?"
"Bien sûr." répondit-il gentiment. "A quelle distance dois-tu t'approcher pour bien lire?"
"A-A peu près cinq centimètres."
"D'accord." me fit-il, "On peut déplacer l'écran de l'ordinateur si tu le souhaites." ajouta-t-il. Je déclinai son offre. L'écran était très bien là où il était. Il me laissa le temps de m'habituer au plan des lieux. Il y avait une douzaine d'étagères étiquetées de 'ka' à 'tsu'.
"Tu vois, à chaque étagère est associé un nom et à chaque niveau d'une étagère un nombre, de un à cinq. Tu n'es probablement pas assez grande pour arriver jusqu'à la cinquième, donc n'hésite pas à utiliser l'escabeau. Les noms des étagères sont simplement là pour faciliter le repérage des livres, ils ne correspondent à rien de particulier. Même si, par exemple, 'ka' et 'ki' ne contiennent que des romans."
J'écoutais ses explications très attentivement. Je penchai la tête vers l'écran de l'ordinateur lorsqu'il me montra comment chercher un livre, au cas où un client ait un besoin bien précis.
Après toutes ces instructions, il m'assigna une première tâche.
"Nous avons un nouvel arrivage aujourd'hui. Les nouveautés arrivent tous les mardis. Ta tâche sera donc de les mettre dans les bonnes étagères.", dit-il en me tapotant le dos doucement.
Je pris la liste dans ma main en l'examinant de près. Il y avait une dizaine de livres en face de moi. Je jetai un oeil sur les couvertures au passage.
"Comment suis-je sensée savoir à quel genre appartient tel ou tel livre ?" demandai-je.
"Eh bien, cela devrait être écrit sur la liste que tu as récupérée avec le carton de livraison."
Je regardai de nouveau, et en effet, il y avait une colonne indiquant la catégorie de chaque livre. Je ne l'avais pas remarquée tout à l'heure.
Je commençai à placer les livres comme indiqué, m'imaginant être surveillée. C'était mon premier travail après tout. Pour ne pas faire d'erreurs et placer chaque livre au bon endroit, je devais régulièrement retourner au comptoir vérifier la carte et l'ordinateur.
"Suzumiya-kun m'a parlé de ton problème de vue, alors ne t'en fais pas trop, d'accord ? Je me fais vieux et moi aussi, je ne vois pas très bien tout le temps."
"D-D'accord." répondis-je en rougissant. C'était la première fois que j'étais traitée aussi gentiment par quelqu'un qui ne me connaissait pas. Cela m'aidait en fait beaucoup à me sentir bien dans cet endroit inconnu.
Je finis mon 'travail' en une dizaine de minutes. Ce n'était pas si dur, mais j'imaginais que cela pouvait devenir pénible au bout d'un moment.
"Tu as fini ?", demanda-t-il.
"Oui, je crois bien." répondis-je doucement. Il ne sembla pas vouloir vérifier si j'avais bien fait ou pas. Me faisait-il déjà confiance?
"Bien. Quand tu n'as rien à faire, tu peux prendre un livre et le lire derrière le comptoir si tu le souhaites." me fit-il gentiment. "Bien sûr, si un client arrive, tu dois l'accueillir et l'aider comme il se doit."
Je fis un signe de la tête. Cela me semblait plutôt juste. Payée à lire des livres? C'était dans mes cordes.
Cependant, je ne savais pas si je serais capable faire un choix parmi tous les livres présentés ici. Il y en avait tellement ! Peut-être valait-il mieux que j'en ramène un de la maison la prochaine fois.
"Merci monsieur." fis-je en penchant la tête et en le rejoignant ensuite derrière le comptoir.
Je m'attendais à voir un client arriver tôt ou tard. Mais au bout de dix minutes, personne ne venait, et attendre comme ça dans le silence m'était un peu pénible. Je m'ennuyais. Apparemment, Takagi-san lisait un livre.
Je me demandais comment, pourquoi pas, amorcer une conversation. Nous avions une grande différence d'âge, cela me semblait donc difficile de trouver des sujets de discussion en commun. Mais une question me vint rapidement à l'esprit.
"Takagi-san ? Je peux vous poser une question ?"
"Hmm ? Ca fera deux avec celle que tu viens de me poser."
En fait, j'ai bien mis quelques secondes à comprendre sa blague. "Haha, euh... Comment connaissez-vous Miyuki-nee ?"
Bon, il s'agissait sûrement une question stupide. Après tout, Miyuki s'occupait des relations avec les libraires et son entreprise, il était donc logique qu'elle connaisse quelques propriétaires de magasins et librairies. Takagi-san reposa doucement son livre et me regarda.
"Ta soeur a travaillé ici quand elle avait approximativement ton âge, juste après que ma petite fille soit partie vivre à Osaka. Elle voulait un petit boulot elle aussi."
"Oh ?"
Je n'avais jamais entendu parler de ça avant. Pour être franche je ne m'étais jamais trop intéressée à la vie de Miyuki auparavant.
"Elle avait l'énergie et la volonté requise pour gagner de l'argent, et j'aimais ça. J'avais besoin d'une paire de mains supplémentaires pour m'aider avec tous les livres que l'on a en rayons. Les clients sont plutôt rares. Le rythme de travail est donc plutôt calme, mais on se sent aussi parfois un peu seul au milieu de toutes ces étagères."
Alors, je faisais aussi office de compagnie ? Etrange. En fait, les personnes âgées doivent se sentir vraiment seules parfois. Je pouvais comprendre cela.
"Je vois. Miyuki-nee a donc commencé à travailler ici avant d'être employée pour de bon à la Shueisha."
"Oui, je suis son client maintenant." fit-il avec un petit rire.
Honnêtement, j'étais un peu surprise : je venais de découvrir un peu du passé de Miyuki. J'essayais de l'imaginer en train de courir partout pour accueillir les clients. Et je portais le même tablier qu'elle, quelques années plus tôt.
Je retournai dans la réserve pour aller chercher mon ordinateur portable dans mon sac afin de relire quelques notes prises en classe aujourd'hui. Ce boulot était une vraie aubaine, j'étais payée et je pouvais étudier et lire des livres !
"Je crois que je vais bien me plaire ici." confiai-je à Takagi-san. Il était plutôt gentil avec moi, et l'endroit était calme et confortable.
"C'est bien, Suzumiya-kun." dit-il. "Tu sais utiliser les ordinateurs aussi ?"
J'aurais pu parier que ce sujet viendrait tôt ou tard, alors que j'ouvrais mon portable.
"Eh bien, un peu, oui. Par contre, je ne suis pas une experte." dis-je. J'avais peut-être l'air modeste, mais c'était la vérité.
C'était à mon tour de lui parler de moi. Je lui expliquai comment je m'en sortais à l'école. Il paraissait plutôt intéressé, et me posait tout un tas de questions sur mon handicap. Bizarrement, je répondis plutôt calmement et gentiment à ses questions, comme si j'étais fière de pouvoir aller au lycée presque normalement. Quand les garçons et filles de mon âge me demandaient ce genre de choses, j'étais plutôt sur la défensive parce que j'avais l'impression que leur curiosité n'était pas authentique. Là c'était bien différent.
Une heure passa sans que je ne m'en rende véritablement compte et Miyuki vint me chercher avec son petit ami. Bien sûr, j'avais déjà eu l'occasion de rencontrer Seiji en de précédentes occasions. Il venait parfois dîner à la maison. Seiji était vraiment beau garçon, avec des cheveux courts et bruns et des lunettes. Très sérieux, il donnait cependant l'impression de pouvoir aussi être un très bon fêtard. Il allait vraiment bien avec Miyuki si vous voulez mon avis.
Je partis dans la réserve pour attraper mon uniforme et le mettre dans le sac que Miyuki avait utilisé pour me ramener des vêtements tout à l'heure. J'enlevai le tablier avant de le remettre dans le casier pour la prochaine fois. Après tout, il était à moi désormais.
"Au revoir, Takagi-san, à demain." dis-je en baissant la tête par politesse.
"Attends une seconde, jeune fille, tu oublies quelque chose."
"Hein ?"
Je me retournai vers lui de nouveau, surprise. Il me donna une petite enveloppe.
"Ton salaire."
"A...Ah! Mais ce n'est pas encore la fin du mois !"
Je rougis un peu en recevant l'argent dans mes mains.
"Merci !"
"Si un jour tu ne peux pas venir pour quelque raison que ce soit, tu peux m'appeler ici, le numéro est sur un bout de papier dans l'enveloppe. Je te donne de l'argent cette fois pour te motiver à revenir. Mais par la suite, cela va de soi, je ne te payerai qu'à la fin de chaque mois." m'expliqua-t-il.
"D'accord ! Je m'en souviendrai ! Merci pour vos bonnes paroles ! J'ai hâte de travailler de nouveau avec vous."
"Ayako, tu en fais trop." me fit remarquer ma soeur.
J'imaginais que mon excitation était très palpable. De l'argent, mon argent... Ce n'était sûrement que peu pour d'autres adolescents, mais pour moi c'était vraiment beaucoup. Cela avait une signification particulière. C'était quelque chose que j'avais gagné malgré mon handicap.
Je quittai la librairie avec Miyuki et Seiji, tous deux en tenue décontractée.
"Alors, c'était comment, Ayako?" demanda Miyuki alors que nous marchions tous ensemble en direction de la gare tous.
"Je crois que ça s'est bien passé. D'ailleurs, j'ai pu étudier un peu. Et Takagi-san est très gentil."
"Je te l'avais dit !" Non je ne crois pas, onee-san.
"Je vais vous laisser ici toutes les deux." fit Seiji en arrivant à la gare, me surprenant un peu.
"Très bien. On se voit demain ?" demanda Miyuki, s'approchant de lui pour un rapide baiser sur les lèvres. Je regardai ailleurs, clairement embarrassée, avant de sentir une main sur ma tête, qui me décoiffait un peu "A plus tard, Ayako-chan."
C'était Seiji, mais avant que je ne puisse me retourner, il s'éloignait déjà.
"Allez Ayako, on retourne à la maison."
"Ouais..."
Ma journée avait été un peu compliquée, et j'étais fatiguée. Un bon bain chaud bien relaxant allait sûrement arranger les choses.
Ce travail était une chance énorme pour moi. Il me laissait du temps pour étudier un peu quand il n'y avait aucun client ou aucune tâche à accomplir. Et j'avais vraiment besoin de cela. Car les examens approchaient, ce n'était plus qu'une question de semaines avant d'être au pied du mur. Je devais être prête. Le seul inconvénient était que j'avais désormais moins de temps à passer avec Karen et Shizuka après les cours.
A cet instant, je ne pensais plus à Miho et ses amies. Mais j'allais bientôt découvrir que j'étais loin d'en avoir fini avec elle. Ce n'était que le début d'une relation très tumultueuse.
* * *
A suivre.
Prochainement dans Blind Spot...
Shizuka: "Cela faisait longtemps qu'on avait pas fait une petite session d'étude entre filles, n'est-ce pas?"
Karen: "C'est vrai ! Mais cette Miho Ura, j'espère qu'elle ne va pas trop faire de mal à Ayako ! Notre amie n'a pas vraiment besoin de ça."
Shizuka: "Tu fais une très bonne ange-gardienne, Karen-chan!"
Karen: "Oh, ça va, hein."
Shizuka: "Et l'anniversaire d'Ayako approche !"
Karen: "Tu en dis trop aux lecteurs là !"
Shizuka: "La prochaine fois dans Blind Spot, chapitre 42..."
Karen: "Non ! 5 !"
Shizuka: "...'Les larmes d'Ayako.'"
Karen: "A la prochaine !"

Commentaires
Whouho ... encore un chapotre plein de rebondissement ! C'etai trop cool le coup de la lettre xD et j'ai surtout repéré 2 ou 3 references a certains animés et j'a itrouvé ca assez sympa ! ^^ La fin a la maniere d'un générique presenté par les perso je trouve ca une superbe idée aussi ! Enfin comme d'habitude un chapitre formidable ... j'ai pas vraiment grand chose a dire a part que tu m'as fait sourir et rire plus d'une fois ^^ et je sent que j'aime deja pas cette Miho Ura T__T .... j'espere qu'elle va ce calmer ^^
Aller @ plus tard et bonne continuation !
MaX
Marrant, il y avait moins de références dans ce chapitre que dans les précédents, pourtant :)
Ah et bien c'etai surement des reference que je ne connaissait pas dans le precedent ^^'' je suis encore debutant comparé a toi dans les animés/mangas ^^ Bye bye
MaX
Bah, tout le monde sait bien que la blondasse revêche et jalouse, c'est une référence aux "Jumelles de Saint Clares" ou à "Georgie", deux anime dont Axel est un fan inconditionnel...