Chapitre 6
Par Axel Terizaki le 28 mar. 2008, 10:02 - Chapitres - Lien permanent
Il est enfin là alors que les fans anglophones ont déjà pu en profiter depuis un moment, j'ai nommé le chapitre 6! Le retard est principalement de ma faute, donc vous pouvez commencer à me jeter des cailloux si ça vous chante. En attendant profitez-en bien, le chapitre 7 est a peu près à 70% terminé.
Note: lorsque vous voyez un mot avec un numéro entre parenthèses, cela indique qu'il s'agit d'une note dont vous pouvez consulter la définition dans le billet notes d'auteur correspondant.
Chapitre 6 : Un jour sous le soleil.
- * *
J'étais en train de faire un rêve. Un rêve plutôt agréable, même si je ne m'en souviens plus vraiment. Enfin, agréable jusqu'à ce que quelque chose m'en tire.
Et ce quelque chose, c'était le réveil que j'avais oublié d'éteindre la veille en allant me coucher.
"Aaaah, mou (5) !"
Enfin me voilà éveillée, ce qui était bien dommage un jour pareil. C'était l'une de ces rares journées que je pouvais passer toute seule à la maison. Oui, parfaitement. Pas de Miyuki dans les parages (partie avec son Seiji en week-end entre amoureux). Et mes parents étaient invités au mariage de vieux amis à Osaka.
C'est plutôt rare que je sois toute seule comme cela à la maison. Je m'assis dans mon lit, bâillais et m'étirai un peu avant de me lever. Je me dirigeai ensuite vers la salle de bains pour une douche froide. L'été pouvait être vraiment dur parfois, et c'était l'un de ces jours où je me devais de porter peu de vêtements ou mourir de la chaleur. Je me souvins que mes parents avaient commandé un nouveau ventilateur étant donné que le nôtre était tombé en panne la semaine dernière. Il aurait dû arriver aujourd'hui.
En y repensant, il valait mieux être réveillée par le réveil plutôt que par le livreur.
J'enfilais un débardeur, un short, mes pantoufles, et je pris les escaliers pour me préparer un petit déjeuner.
* * *
Mes connaissances en cuisine étaient très, très, très limitées. Je sais qu'une écolière normale aurait dû être en mesure de préparer un bento (1), mais je n'en faisais pas partie. Ce n'est pas que je n'aimais pas cuisiner. J'aimais ça en fait, mais il y avait ce petit quelque chose qui m'empêchait de cuisiner correctement. Entre autres, ma vue.
Par exemple, comment pouvais-je voir ce qui mijotait dans la poêle ? Il me fallait regarder de près, et me brûler au passage. Voilà pourquoi j'étais souvent en binôme avec Karen durant les cours de cuisine au collège. Au moins, j'avais de bonnes notes dans cette matière.
J'étais toujours très reconnaissante envers la technologie, et cela s'appliquait d'autant mieux à la cuisine et son four à micro-ondes. Ah, quelle invention merveilleuse l'humanité avait-elle là ! Je pouvais réchauffer des assiettes et consommer des plats précuisinés. La seule chose que je savais cuisiner normalement était les omelettes, et encore, pas tout le temps. J'avais du mal à atteindre le bon minutage pour arrêter la cuisson vu que je ne pouvais pas bien voir de quelle couleur était mon omelette.
En entrant dans la cuisine, je pouvais sentir comme un vide dans la pièce. Il y avait presque toujours quelqu'un ici, d'habitude. Il y avait quelque chose sur la table cependant, quelque chose qui m'attendait. Sûrement un mot de ma mère. Je pris le morceau de papier et commençai à lire.
'Ayako-chan. J'ai acheté quelques melonpans (6) pour ton petit-déjeuner au combini (2) avant de partir avec ton père au mariage. Il y a de l'argent sur la table si tu as besoin d'acheter quoi que ce soit, comme ton déjeuner. Je t’embrasse, maman.'
Il y avait une petite note en dessous.
'P.S. : Il ne reste plus qu'une seule bouteille de jus d'orange au frigo, pourrais-tu en acheter deux ou trois quand tu iras au combini ?'
Je soupirai et pliai la feuille avant de la lâcher dans la poubelle près de l'entrée de la cuisine. Mère s'inquiétait toujours un peu trop pour moi et surestimait mes besoins en tout. Tu parles d'une attitude protectrice !
Mais le melonpan n'était pas de refus, héhé !
J'en pris un et commençai à retirer son emballage avant de croquer avec bonheur dans ce pain à la crème. Mon favori.
Notre cuisine était plutôt bien faite, il en émanait un sentiment de chaleur. Avec une mère comme la mienne, la cuisine était une terre sacrée. Nous avions tout le nécessaire, et c'était toujours propre. Je me serais fait tuer pour l'avoir laissée sale au retour de mes parents. La cuisine menait à la fois au couloir et au salon, avec une table en plein milieu de la pièce pour nous tous.
Après le melonpan, je décidai de boire un verre et tentai d'atteindre le verre posé sur la table pour le remplir de lait.
Seulement voilà, ma main en mouvement avait mal calculé la position exacte du verre sur la table, et elle le renversa. J'eus le souffle coupé en voyant le verre rouler jusqu'au bord de la table, et avant de pouvoir tenter quoi que ce soit, je l'entendis toucher le sol dans un grand fracas.
"OH MER— !"
Hé, je suis peut-être une fille, mais je suis seule à la maison, alors laissez-moi jurer si j'en ai envie.
* * *
Je n'avais jamais fait de tâches ménagères étant donné la difficulté qu'elles représentaient pour moi, et par conséquent je ne savais pas trop où trouver une petite pelle et un balai. Ne riez pas. Je sais bien que c'est censé être ma maison.
Je pris donc le téléphone et appelai le portable de mes parents. Inutile de dire qu'ils étaient plutôt inquiets. "Ne marches pas les pieds nus ! Ne va pas te couper avec les bouts de verre ! N'utilise pas tes mains ! Oh chéri, Ayako a cassé un verre dans la cuisine !" j'entendais ma mère parler à mon père qui était sûrement près d'elle. "Tu m'écoutes ?"
"Oui oui, je t'écoute. Ne t'en fais pas maman. Je vais m'en tirer, j'ai juste besoin de nettoyer tout ça."
"Ah, oui, le placard près de l'entrée ! Et si tu ne peux pas tout attraper, essaye de les pousser hors de ton chemin sous le comptoir ! Je m'en occuperai quand je reviendrai ! Et mets tes chaussons !
"J'ai entendu…" soupirai-je.
"D'accord, tu nous rappelles si tu as un problème, hein ?"
"Oui, oui. À demain soir."
Je raccrochai et soupirai de nouveau, remettant le téléphone à sa place. Tu parles d'une façon de commencer la journée. J'étais un peu énervée, et j'allai récupérer le balai et la petite pelle dans l'entrée pour nettoyer ce que j'avais cassé. Je me mis à genoux. Trouver les débris du verre était assez difficile en fait. Je ne pouvais presque rien voir au sol même en m'agenouillant. Je décidai de ne pas utiliser mes mains pour trouver les morceaux, et déplaçais mes outils un peu au hasard. Je réussis à en avoir une bonne partie, je pense, avant de vider la petite pelle dans un vieux journal sur lequel j'avais pris le soin d'écrire 'Verre' dessus. Puis je jetais le tout dans la poubelle non loin. Cela me prit cinq bonnes minutes, mais j'imagine qu'une personne normale l'aurait fait bien plus vite.
Après quelques passages supplémentaires de balai à l'aveuglette, je pensais avoir tout eu. Cependant, marcher à l'endroit où le verre s'était cassé me prouva le contraire. Je pouvais entendre de petits craquements sous mes chaussons écrabouillant les restes du verre.
"Bah, elle nettoiera tout ça !"
J'abandonnai l'idée de tout nettoyer après avoir fait la majeure partie du travail pour ma mère. J'attrapai alors un autre verre pour enfin me servir du lait. Je devais aller au combini aussi, il fallait que je me mette une tenue un peu plus convenable pour sortir. Ce n'était pas comme si j'étais habillée de façon très décente actuellement. Et puis, je voulais sortir avec Shizuka aujourd'hui.
* * *
J'émergeai de ma chambre une fois habillée. Enfin, pas tellement plus, puisque l'on était en août et que le soleil brillait intensément dehors. J'avais mis une robe d'été blanche, mes lunettes de soleil, je pris ma canne, et je sortais.
Les lunettes de soleil, bien que bloquant partiellement la lumière du soleil, étaient un pis aller et m'évitaient de cligner des yeux trop souvent. Elles m'enlevaient un peu de la gêne d'être dehors, pour moi. Ce n'est que récemment que mes parents avaient réellement compris que je n'aimais pas être dehors pour cette simple raison. Peut-être que j'allais devenir comme l'une de ces filles dans les magazines et m'habiller comme une gothique, ne sortir que la nuit et tout ça...
Pourquoi prendre ma canne avec moi alors que je connaissais le quartier comme ma poche ? Croyez-le ou non, mais il y a un an, je n'aurais jamais pensé ne plus pouvoir sortir sans ma canne en main. Elle était comme... une partie de moi maintenant. Quand je marchais dehors sans elle, j'avais une étrange sensation et je commençais à marcher doucement. La canne agissait comme une couche supplémentaire de protection même si je ne l'utilisais pas comme les aveugles.
Le combini de notre quartier n'était pas très loin. Je dis bonjour aux commerçants sur mon chemin, puisque la plupart d'entre eux me connaissaient. En y repensant, je ne voyais pas souvent d'aveugles dans les rues de la ville. Je veux dire, ce n'est pas comme si quelqu'un armé d'une canne blanche était difficile à repérer, même pour moi. Ils étaient bien souvent accompagnés d'un petit cliquetis, leur canne émettant un petit bruit chaque fois qu'elle touchait le sol. C'était leur façon à eux de découvrir les obstacles en marchant. J'étais vraiment impressionnée par la dextérité avec laquelle ils utilisaient leur canne. Comparée à eux, je n'étais qu'une amatrice. D'un autre côté, ce n'est pas comme si je l'utilisais pour la même chose.
J'arrivais au combini et entrai.
Bien qu'étant un endroit auquel j'étais habituée, voir tous ces produits et tous ces rayons rendait la tâche d'en trouver un en particulier bien difficile pour moi. Il fallait que je m'approche afin de voir la marque d'un produit, par exemple.
"Hé, si ce n'est pas Ayako-chan que voilà !"
Par chance, j'avais des alliés sur ce champ de bataille !
Le caissier à ma gauche m'avait remarquée, et appela quelqu'un probablement dans la réserve. Depuis mon enfance, Maman m'emmenait souvent avec elle pour que je m'habitue à l'endroit. Le gérant et plusieurs caissiers me connaissent bien maintenant. Quelqu'un sortit de la réserve. C'était Aoba-san, un vieil homme qui travaillait ici.
"Alors qu'est-ce que ça sera pour la jeune demoiselle aujourd'hui ?" me demanda-t-il.
"Hé bien, qu'est-ce que vous avez comme bento ?"
"Seule à la maison ?"
"Oui." fis-je avec un petit sourire.
"On a les bentos habituels : porc, riz et carottes râpées. Ou j'en ai de plus gros avec nouilles et œuf dur."
J'écoutai ce qu'il avait à me proposer, avant de sourire en retour.
"Je prendrai celui avec porc et riz s'il vous plaît."
"Bien."
Il prit un bento précuisiné d'un rayon. Je le vis alors se diriger vers la caisse, mais je l'arrêtai.
"Attendez ! J'ai besoin de trois... non, deux bouteilles de jus d'orange, s'il vous plaît."
"Ah, d'accord."
Il alla vers une autre étagère dans le fond où je pouvais apercevoir plein de bouteilles différentes, sans pouvoir réellement les différencier.
Je l'accompagnai alors jusqu'au comptoir.
"Un bento au porc et deux bouteilles de jus d'orange. Ça fera 1050 yens (7), Ayako-chan."
"Tenez."
Je lui donnai un billet, confiante dans la monnaie qu'il me rendrait. Je n'avais pas besoin de vérifier, je lui faisais confiance.
"Merci pour l'achat !"
Ça, c'était bizarre, par contre. C'était moi qui disais ces mots à Tamashii Toshokan la plupart du temps. Les entendre me fit glousser intérieurement.
* * *
Je rentrai chez moi dans la foulée. Dans un sens, c'était ma maison plus que d'habitude aujourd'hui, puisque j'étais la seule à y vivre. Plus tard, j'espérais avoir une maison comme celle-ci, avec quelqu'un pour s'en occuper, que cela soit un tendre époux, ou un majordome. Oh oui, ça serait bien.
Je plaçai la boîte à bento dans le frigo pour le garder au frais, ainsi que les bouteilles. Je me dirigeai alors dans le salon pour allumer la télé. Oui, je regarde la télé parfois, surtout des dramas(4) ou parfois des animes, malgré mon handicap. J'avais besoin de m'approcher de l'écran pour bien y voir. Cela posait quelques problèmes quand je n'étais pas seule à regarder parce que je cachais une partie de l'écran.
Je regardais tranquillement l'émission en cours quand on sonna à la porte.
'Qui ça peut bien être ?' pensai-je, n'attendant personne. Mais je me souvins subitement de quelque chose...
* * *
"Signez ici, s'il vous plaît."
Le livreur me remit un papier.
"A...Ah, bien sûr. Excusez-moi, je ne vois pas très bien. Je vais aller chercher mon tampon (3)."
Je disais toujours cela assez timidement, comme si je m'excusais d'être handicapée. Mes parents et amis me disaient souvent que je ne devais pas, mais c'était plus fort que moi.
J'allai chercher mon tampon personnel avec empressement dans ma chambre avant de revenir devant l'entrée de la maison.
"Alors, où dois-je l'appliquer ?"
Le type plaça son doigt sur le papier. Il semblait un peu surpris, mais qui ne l'aurait été ?
"Ici."
Je signai en appliquant le tampon sur le papier à l'endroit indiqué, et il me reprit le papier. Le colis arrivait à hauteur de mes genoux, mais n'était pas très large.
J'observai alors le livreur retourner dans son camion et partir, avant d'amener le colis dans le salon. En cherchant bien, ça ne pouvait être qu'un don de dieu en ce jour d'été.
Je commençai à le déballer en utilisant des ciseaux. Il y avait à l'intérieur un ventilateur électrique tout neuf.
Je souriais alors jusqu'aux oreilles.
* * *
"Mou ! Où est-ce que ce satané morceau est censé aller !?"
Je n'étais pas vraiment habituée à assembler des machines. D'habitude c'était Miyuki ou mon père qui s'en occupaient. Mais aujourd'hui, j'étais seule, je devais me débrouiller ! J'avais bien essayé de déchiffrer les instructions, mais c'était écrit tellement petit que j'avais dû me résoudre à essayer l'autre option, les images.
Inutile de dire qu'elles n'étaient pas aussi utiles que je l'espérais.
Je voulais insérer correctement le ventilateur dans sa base, mais il y avait un petit truc qui m'en empêchait. En parcourant la surface de l'objet avec mes doigts, j'espérais pouvoir le trouver.
"Ah... !"
Je sentis quelque chose sous mon doigt et appuyai dessus, j'entendis tout à coup un petit 'clic'. Le ventilateur sembla alors solidement ancré sur sa base.
"Oh là là, est-ce que j'ai réussi, est-ce que j'ai réussi ?"
J'étais assez excitée, et m'assurai d'avoir utilisé toutes les pièces incluses dans le colis. Ça avait l'air tout bon, et je branchai l'appareil à une proche prise murale avant de prendre ma respiration. Pour être parfaitement honnête, je venais de passer une demi-heure à essayer de construire ce truc à partir des pièces qui m'étaient données, et je n'étais même pas sûre du résultat. Un moment j'ai même cru que ça allait m'exploser au visage au moment de l'allumer.
Je contemplai le résultat un instant avant de chercher le bouton de démarrage. Il y avait en fait quatre positions possible : éteint, et trois niveaux de puissance. Un peu anxieuse, j'hésitai avant d'appuyer sur le bouton de niveau un.
Je sentis alors une petite bouffée d'air et reculai inconsciemment.
"Ça marche."
J'esquissai un grand sourire.
"ÇA MARCHE !"
Je contemplai ma réalisation avec fierté et respect. Oui, j'avais assemblé ce ventilateur électrique toute seule. Je sais que ça peut paraître idiot pour quelqu'un d'autre, mais pour moi, c'était un grand pas en avant. Ça m'a rappelé la première fois où j'ai réussi à faire mes lacets. Faire un nœud avec des lacets est difficile quand on n'y voit rien.
Je m'assis sur la table basse près du ventilateur pour le laisser me rafraîchir le corps. L'air de la pièce était toujours un peu chaud, mais le sentir se propager tout autour de moi était très agréable. Je ne pouvais pas utiliser l'air conditionné vu qu'il ne fonctionnait que dans les chambres, et il n'était pas très pratique. Je n'aimais pas vraiment ça, à dire vrai.
Et maintenant, résumons nos activités...
Je continuai à regarder la télé un moment, quand mon estomac commença à me signaler qu'il voulait à manger. Naturellement il n'y avait personne pour me cuisiner quelque chose. Je me levai et préparai le bento que j'avais acheté tout à l'heure en le réchauffant aux micro-ondes, avant de m'asseoir avec devant la télé. C'était l'heure des infos.
J'aimais bien les journaux télévisés, en fait. J'aimais savoir ce qu'il se passait au Japon et dans le monde, même si je ne cherchais pas plus loin que cela. La façon dont les sujets étaient traités à la télé était suffisante pour moi. Ils parlaient d'une personne tuée sur son propre yacht. Je vous passerai les détails les plus morbides.
"Hmmm... Joli bateau," commentai-je dans le vide, trouvant le bateau la seule chose vraiment intéressante de ce fait divers. Je savais que certaines de mes amies adoraient ce genre d'affaires de meurtres et de mystères, mais ce n'était pas mon truc.
Après avoir fini mon bento et avoir jeté la boîte dans la poubelle, je décidai d'appeler Shizuka. Je savais que Karen était partie avec sa famille pour le week-end, et puis ça faisait longtemps que je n'étais pas sortie seule avec Shizuka.
Cependant...
* * *
"Tu es en rendez-vous ?" demandai-je une fois de plus, la déception se ressentant certainement dans ma voix.
"Ouais, en fait, ça s'est décidé hier soir."
Je baissai les yeux tout en gardant le combiné près de mon oreille. Je ne pouvais vraiment pas l'accompagner alors qu'elle était avec son petit ami. Et puis, cela me semblait bien se passer entre eux d'après ce que j'avais entendu récemment. Cela fait bien six mois déjà qu'elle est avec lui. Un record pour Shizuka.
"Ah bien, désolée de t'avoir dérangée."
"Hé, c'est pas grave Ayako-chan. Écoute, si ça se passe pas super bien aujourd'hui, je t'appelle, d'accord ?"
Là j'étais embarrassée. Je ne pouvais pas lui demander ça. C'était si égoïste !
"Non, non, ne t'en fais pas pour moi ! Je vais finir de lire le livre que tu m'as offert à mon anniversaire, par exemple !" lui dis-je à travers le téléphone.
"Oh, bon, si tu le dis... Passe une bonne journée."
"Toi aussi. A plus !"
Je raccrochai et soupirai. Visiblement, j'allais devoir passer la journée toute seule...
Je m'allongeai sur le canapé avec le volume de la télé baissé, et le souffle du ventilateur dirigé vers moi. À force d'observer le plafond, je commençai à penser à Shizuka, et quelle bonne amie elle avait été durant toutes ces années.
C'était durant mes années de maternelle.
* * *
"Tu peux lire ça ?"
Je portais des lunettes à cet âge. Sans elles je ne voyais que du flou. Heureusement que ma vue s'était améliorée en grandissant au point que les lunettes ne m’étaient plus d'aucune utilité. Je levai les yeux vers la fille qui m'interrompait dans ma lecture. C'était un livre d'images sur les sorcières.
J'étais un peu timide aussi. Ne pas bien voir, être différente... Même enfant, on sent bien que l'on ne fait pas partie des gens normaux.
"Euh... Salut," répondis-je simplement, en levant les yeux vers elle. Je ne pouvais pas bien voir son visage. Je voyais juste qu'elle avait des cheveux courts et noirs. Elle me faisait un peu penser à ma cousine Aoi, avec laquelle je jouais souvent étant petite. "Oui, j'aime bien ça." ajoutai-je, en parlant du livre.
"La maîtresse a dit que tu voyais pas bien, mais en fait tu peux voir les images dans le livre, c'est super."
Je souris un peu en hochant la tête timidement.
"Je vois bien si je regarde de près."
Et c'était vrai, j'avais souvent le nez collé contre le papier pour pouvoir lire, et voir tous les détails d'une image.
"Tu dois être une sorcière alors !"
"Hé ?"
Je me demandai ce qu'elle voulait dire. Etait-ce une insulte ? Est-ce qu'elle était venue se moquer de moi ?
"Je...J'suis pas une sorcière !"
"Bah si ! Tu regardes un livre de sorcières ! Et tu vois mal, ça veut dire qu'tu dois avoir des pouvoirs magiques !"
"Des pouvoirs... magiques ?"
"Ouais, comme Sailor Moon !"
Je ne comprenais pas trop ce qu'elle me voulait à ce moment, mais je l'ai écoutée. C'était plutôt rare qu'une autre gamine vienne me parler.
"J'veux dire, c'est comme si t'avais un don ou un truc comme ça ! Tu entends mieux que nous ? Tu peux lire dans les pensées ? Tu vois des esprits ?"
"Euh, non j'crois pas..." répondis-je doucement, intriguée par cette fille. Elle était vraiment dans son monde, un peu comme moi en quelque sorte. Elle croyait vraiment que j'étais une fille spéciale, ce qui n'était pas pour me déplaire. Je voulais la croire, car je n'avais jamais été traitée comme ça auparavant.
"J'suis sûre que tu as un don, mais qu'tu'l'sais pas encore. Ou alors tu l'caches, et j'vais découvrir ton secret !"
Elle m'intimidait.
"C'est quoi ton nom ?" demandai-je finalement, avec courage. J'étais timide, hein.
"Shizuka ! Et toi ?"
"Ayako," dis-je doucement.
"Ayako-chan, hein ? Appelle-moi Shizuka-chan alors !"
Elle prit mes mains dans les siennes et les serra.
"Soyons amies !"
Au début je ne savais pas si c'était une bonne idée ou pas, mais Shizuka me posa rapidement plein de questions, et testa ma vue quand nous commençâmes à jouer dans un bac à sable. Je ne montrais pas le même enthousiasme qu'elle, mais je répondais à ses questions et jouais son jeu. À dire vrai, c'était la première à venir vers moi et à me parler, ou même à jouer avec moi. Son attitude joviale était en contraste total avec la mienne. Depuis elle avait un peu déteint sur moi. Dans ma famille, la seule qui jouait avec moi et qui était de mon âge était Aoi, et même à cette époque, je ne la voyais pas si souvent. J'avais vraiment besoin d'une amie, et Shizuka remplissait ce rôle merveilleusement bien. Elle s'intéressait à moi, à comment je me sentais, et comment je voyais les choses.
Même des années plus tard, nous avions réussi à aller dans les mêmes écoles et classes. Elle était ma protectrice jusqu'à l'arrivée de Karen, et c'était aussi une bonne amie vers laquelle je pouvais me tourner en cas de besoin. Je me souviens de ce moment où nous regardions les photos de famille de l'une et l'autre et où nous nous racontions des histoires quand on s'ennuyait. Elle me décrivait aussi souvent les choses que je ne pouvais pas voir.
"Il y a un avion dans le ciel, Ayako-chan !"
Je levai les yeux, mais je ne pouvais voir que le blanc du ciel bleu, avec quelques nuages ici et là. Le soleil m'aveuglait totalement.
"Je ne vois rien..."
Ma vue s'est un peu améliorée quand je suis rentrée en primaire. Je n'avais plus besoin de lunettes, car je pouvais voir un peu plus clairement désormais. Il n'y avait plus de flou. Malheureusement, c'est le mieux que les médecins avaient pu faire.
Et pourtant, je ne pouvais toujours pas voir les avions dans le ciel.
"Ben, c'est un gros avion blanc, avec deux longues ailes, et il y a deux moteurs sur chaque aile ! Ils laissent des traces derrière."
"Une trace ? Le moteur laisse des marques de pneu ?"
J'essayais d'imaginer ça.
"La trace est blanche, et les avions n'ont pas de pneus !" me dit-elle.
"Bien sûr que oui ! J'le sais !"
"Comment tu l'sais ?"
"J'en ai vu un avec des roues à la télé ! Quand ils ne volent pas, ils utilisent des roues." expliquai-je. À cet âge, ma compréhension du fonctionnement des choses était plutôt limitée.
"Comment ça s'fait qu'on en voit pas sur la route alors ?" demanda-t-elle "S'ils ont des roues alors ils doivent être sur la route !"
"Mais y sont trop gros !"
"Les pneus ?"
"Non, les avions !" dis-je, en faisant des gestes avec mes mains.
C'est le genre de conversation que l'on avait, entrainées par ce que je ne pouvais voir, et comment Shizuka était mes yeux au tout début...
* * *
Je restais allongée sur le canapé en me remémorant tous les bons souvenirs de notre enfance. Shizuka était assez indépendante et aimait aller vers les autres. Elle aimait être le centre de toutes les attentions sans toutefois forcer, et elle faisait toujours de son mieux pour suivre ses idées, qui parfois menaient à quelques disputes. C'était parfois bien pire que cette histoire d'avions en primaire. Elle pouvait être assez étroite d'esprit, et je devais lui démontrer calmement pourquoi elle avait eu tort. Je l'admirais, elle et sa personnalité, cette force qu'elle avait de pouvoir suivre ses rêves. C'était tout ce dont je manquais.
Je continuai à regarder la télé un moment. Il y avait une série étrangère qui passait. C'était assez rare, mais cela arrivait de temps en temps avec les séries les plus populaires. Je regardai d'un œil distrait en pensant tout haut.
"Cette fille a une voix énervante."
Il y avait cette actrice blonde qui parlait en japonais. La série était doublée par des Japonais. On pouvait facilement dire si c'était leurs voix naturelles ou non, mais quelque chose clochait pour moi. Je réalisai que ce n'était pas leurs vraies voix, et cela me fit penser à ce que j'avais lu dans un magazine à propos des doubleurs devant lire leurs lignes de texte et essayer de rendre leurs voix conformes aux attentes des réalisateurs, pour qu'elles collent aux personnages et à leur personnalité. Cela ne semblait pas bien difficile...
Je commençai alors à enregistrer quelques minutes de l'épisode en cours. Bien que je ne sois pas réellement intéressée par l'histoire, je voulais tenter une petite expérience. Je stoppai l'enregistrement et commençai à le regarder plusieurs fois pour mémoriser le texte de chaque personnage. Je baissai alors le son de la télé avant de repasser l'enregistrement une fois de plus.
J'essayai de faire ma meilleure voix de femme adulte.
"’Est-ce Lupus ?’"
Je récitai les lignes avec une voix qui n'était pas vraiment la mienne. Je pense qu'une doubleuse professionnelle en aurait ri, mais je trouvais ça drôle d'essayer. Ce n'était pas très dur, vraiment. Le plus difficile était encore de se souvenir du texte. J'avais tendance à en oublier la moitié en chemin.
Après deux ou trois essais, j'abandonnai mon expérience et éteignis mon enregistreur et la télé.
"Comparé à la chanson, c'est facile," me dis-je en haussant les épaules. Peut-être que je devrais suivre des cours de théâtre ? Chaque fois que je décidai de faire quelque chose de ma vie, je faisais face à tout un tas de difficultés techniques, comme "comment me rendre là où les cours seraient dispensés", "comment rentrer chez moi"... Je devais dépendre des autres et je détestais demander de l'aide et devenir un boulet.
Bah, je crois que je vais aller jouer un peu dans ma chambre.
* * *
Je transportai le ventilateur jusqu'à ma chambre. J'avais de l'air conditionné là-bas, mais je lui préférai un vrai ventilateur, honnêtement.
Ma chambre... était en quelque sorte une chambre typique de fille. Quand je visitais celles de Karen ou de Shizuka, je n'avais pas l'impression que la mienne était tellement différente. Il y avait mon bureau avec mon ordinateur portable dessus, une série d'étagères avec des livres et des CD, une petite télé avec une PS2 dessus... J'avais demandé de l'aide à mon père pour accrocher quelques posters aux murs. Il y en avait un d'Ayumi Hamasaki et un autre de Takuya Kimura. Takuya était vraiment mignon. Je me souviens que j'écoutais ses chansons quand il faisait encore partie des SMAP quand j'étais encore petite. Sa carrière en tant qu'acteur était plutôt bonne aussi, et j'avais regardé beaucoup de ses dramas(4)
J'allumai la télévision et ma console de jeu avant de m'asseoir devant et de faire mon choix.
Je passai quelque chose comme deux bonnes heures sur Lumines, mais certains niveaux étaient un peu difficiles pour moi à cause des blocs et des couleurs utilisées qui se mélangeaient très bien entre elles. Mais avoir un jeu difficile me donnait plus de satisfaction, car je savais que je gagnais malgré mon handicap.
Lassée de mon jeu, j'éteignis la console et la télé et me dirigeai vers mon bureau pour démarrer mon ordinateur. Je voulais surfer un peu sur le Web, mais aussi écrire sur mes différentes idées d'histoires.
J'ouvris mon traitement de texte quand tout d'un coup, on sonna à la porte.
"Hein ?"
Même quand mes parents étaient là, nous n'avions pas autant de visites dans la même journée.
Je descendis les escaliers.
"Oui, oui, j'arrive !"
En ouvrant la porte, j'étais plutôt surprise de voir qui était là.
"Osu."
Il leva sa main gauche en guise de salutation. C'était Ogata-kun. À ma porte.
"B... Bonjour, Ogata-kun."
Il était habillé de façon classique, avec un t-shirt rouge et les mots 'I AM COOL GUY' écrits en grandes lettres blanches. Il portait également un jean bleu. J'étais un peu surprise de le voir ici.
"Qu'est-ce que tu fais dans les parages ?" demandai-je, essayant tant bien que mal de ne pas montrer ma surprise et de rester polie.
"Je passais par là, en fait."
Menteur.
Il laissa échapper un petit rire quand je le regardai fixement.
"D'accord, je vais te le dire. Tu te souviens que tu m'as prêté un CD il y a un mois, non ?"
"Ah, oui. Tu me l'as ramené ?" demandai-je, devinant maintenant ses intentions.
"Ouaip. Je peux entrer ? Tes parents sont là ?"
Je clignai des yeux.
"Non, ils sont partis pour le week-end, et sœur est absente également, je suis toute seule." expliquai-je. Ça n'était pas la chose la plus intelligente à dire à un garçon venant vous voir chez vous, en fait. Il aurait pu se faire des idées, mais je lui faisais confiance.
"C'est bête. Je voulais venir et les entendre dire quelque chose comme 'Oh mon Dieu un garçon vient voir notre fille !'"
Je restai silencieuse tout en le fixant encore plus. Le genre de regard mortel que Karen montre parfois.
"Je plaisantais Suzumiya, ne te fâche pas."
"C'est bon, entre, je vais te servir quelque chose à boire."
Je laissai un garçon entrer chez moi. Seule avec lui, par un jour d'été. Qu'est-ce qui m'avait prise, franchement ?
* * *
"Merci pour le thé, Suzumiya."
Je décidai de le laisser s'asseoir sur le canapé de notre salon. Il me remercia pour le thé bien qu'il ait presque tout fait pour le préparer. J'avais vraiment honte de ne pas pouvoir faire de choses aussi simples parfois. Le placer à côté de moi sur le canapé avait un autre avantage : je n'avais pas à le regarder directement en lui parlant. Cela me rendait mal à l'aise.
"Tu l'as préparé toi-même, pas besoin de me remercier." répondis-je.
"Peut-être, mais tu m'en as offert, au moins. Je suis sûr que Sakazaki m'aurait déjà jeté dehors." dit-il en riant. Ce n'était pas faux, Karen aurait même certainement lâché les chiens en plus.
"Merci d'avoir ramené ce CD. Je ne l'attendais pas avant que l'école ne reprenne, vraiment."
Il fit un petit 'hum' en goûtant son thé.
"Tu as l'air un peu nerveuse, quelque chose ne va pas ?" demanda-t-il. Lisait-il dans mes pensées ?
"Je ne suis pas... si nerveuse."
"Est-ce que ça serait la première fois que tu as un garçon chez toi ?" dit-il pour m'embêter. Ce qu'il pouvait être énervant parfois !
"Désolée de ne pas avoir plus d'expérience avec les garçons !" dis-je abruptement. En y repensant, c'était peut-être la chose la plus embarrassante que j'ai pu dire, si on omet la fois où j'ai plaisanté au sujet d'un professeur avec Karen et Shizuka sans voir qu'il était non loin de nous. L'une des joies de ne pas bien voir.
Il y eut un silence inconfortable de quelques minutes. Je me disais qu'il allait se mettre à rire au bout d'un moment.
"C'est dommage." Je sentis sa main sur mon épaule droite. Avant que je ne puisse dire quoi que ce soit, il continua.
"Tu es une fille mignonne, tu as des atouts." Cela me fit rougir. "Et tu n'es pas inintéressante lorsqu'il s'agit de passer du temps avec toi, et tu sais pourquoi ?"
"Euh non, je ne sais pas ?" répondis-je honnêtement, en le regardant en face, mais je ne pus le supporter plus longtemps et finit par baisser les yeux vers mes genoux.
"Parce que tu vois la vie différemment de moi, ou différemment des gens normaux, je pense. Cela te rend spéciale."
"S...Spéciale ?" je rougis encore plus. Il gagnait des points à mes yeux et cela était d'autant plus dangereux pour moi. Je sentais mon cœur battre un peu plus vite et sa main chaude sur la partie exposée de mon épaule n'arrangeait rien.
"Ouais, j'ai lu quelque part que nous, les humains, collections environ 70 % de notre information à travers la vision. Si tu es partiellement handicapée à ce niveau, cela veut dire que tu récupères moins d'informations que nous, ou que tu le fais d'autres façons. Cela veut dire que tu vois les choses différemment."
J'écoutai, impressionnée par son opinion, avant qu'il ne se corrige.
"Je veux dire, pas 'voir' bien sûr. Mais c'est une image."
C'était plutôt mignon, je dois dire.
"...Ah ! Pas une 'image' ! Mais plutôt une façon de sentir les choses."
Je ris en le voyant se débattre. C'était tellement mignon de l'écouter essayer de ne pas faire de référence à un contexte visuel, en pensant que cela me blesserait, alors que j'étais bien au-dessus de cela. C'était quand même drôle de voir les gens se battre avec leurs mots pour essayer de ne pas me blesser avec.
"C'est bon, Ogata-kun, ne t'en fait pas, je vois ce que tu veux dire." Je ris alors de plus belle après avoir utilisé le verbe 'voir', pour lui montrer que cela ne me faisait rien.
"Bien."
C'est à ce moment que sa main lâcha mon épaule. C'est que je commençais à m'y habituer, moi.
"Dis, j'ai une question, en fait," demandai-je un peu timidement. Quelque chose me dérangeait depuis un moment et je voulais une réponse. En plus, nous étions seuls, l'atmosphère était propice. Ces occasions étaient plutôt rares en y repensant. Karen était toujours avec moi, ne me donnant pas l'indépendance dont j'avais besoin pour communiquer avec les autres par moi-même.
"Oui ?"
"Pourquoi es-tu sorti avec moi ? Tu devais sûrement avoir, et tu as certainement toujours, plein de filles qui te courent après, non ? Pourquoi m'avoir choisie alors ? Et juste pour un seul rendez-vous ?"
Il sembla prendre son temps pour me répondre.
"Hé bien tout d'abord, je crois que tu es une fille intéressante et mignonne. Mais je l'ai déjà dit ça, non ?"
Je hochai la tête.
"Tu ne vas sûrement pas aimer ce que je vais te dire, mais comme tu l'as dit toi-même, il y a des filles qui me courent après. Et tu en connais une très mauvaise."
"Ura Miho-san, n'est-ce pas ?" "Ouais. Mais ne dis pas son nom trop fort, qui sait ce que cela pourrait invoquer..."
Je laissai échapper un grand rire, vraiment.
"En fait, elle est pratiquement la seule qui s'intéresse vraiment à moi. Je ne suis pas SI populaire avec les filles," dit-il. "Mais elle a propagé toutes ces rumeurs sur moi pour s'assurer d'être la seule à me vouloir."
Je n'arrivais pas à y croire, il y avait quelque chose de douteux là-dedans.
"Mais... C'est horrible !"
"Tu sais comment elle est, non ? Tu es assise à côté d'elle en classe. Tu n'as aucune idée de mon amertume quand j'ai entendu ce qu'elle te faisait et quand elle avait réussi à obtenir un siège près du tien."
"Euh… oui." Il avait raison et semblait sincère. Je ne pouvais pas voir le regard sur son visage, mais franchement, j'arrivais à dire quand les gens me mentaient rien qu'au son de leur voix.
Cependant, quelque chose clochait toujours.
"Et pour ton portable... ah !"
Je couvris ma bouche de ma main. J'allais lui parler de son carnet d'adresses dans son téléphone que Karen avait vu. J'étais vraiment idiote !
"Ah, ça. On dirait que Sakazaki t'en a parlé. C'est assez bizarre. J'ai acheté un téléphone portable quelques semaines avant que cela n'arrive, mais je ne me suis rendu compte que bien plus tard qu'Ura avait acheté le même. Et il y a dedans cette fonction activée par défaut qui ajoute l'adresse e-mail de l'expéditeur d'un message dans le carnet d'adresses. Elle m’a alors envoyé plein d'e-mails avec son téléphone et celui de ses amies pour que cela fasse comme si j'avais beaucoup de petites amies dans mon répertoire. Je ne m'en suis aperçu que bien trop tard."
J'étais perplexe. Son explication était tellement capilotractée qu'un peu plus et il s'arrachait la tête.
"Et tu t'imagines que je vais croire un truc pareil ? Pourquoi Ura ferait-elle ça ?"
En fait, ce n'était pas vraiment exact. Je savais que Miho était parfaitement capable de ce genre de chose pour servir ses intérêts, mais la vraie question était, quel était son intérêt à lui là-dedans ?
"Bon, crois ce que tu veux, mais je n'ai rien à gagner avec des mensonges. Pourquoi aurait-elle fait ça ? C'était évident : j'allais sortir avec Sakazaki, elle le savait et voulait qu'elle se fasse des idées sur mon compte, ce qui a très bien réussi. Et quand je pense que j'avais eu le courage de lui proposer un rendez-vous..."
Le courage ?
"Attends un peu, tu n'étais pas si effrayé que ça quand tu m'as demandé si je voulais sortir avec toi... et à la cantine en plus ! Ce n'était pas très romantique," me plaignis-je d'une façon tout à fait adorable.
"Tu sais, ce genre de choses est plus difficile quand c'est avec quelqu'un qu'on aime vraiment."
Cela me fit du mal, beaucoup.
J'étais choquée par deux choses. La première était qu'il ne m'aimait pas. Enfin, ce n'était pas comme si je l'aimais moi-même, en fait ! Mais une fille a sa fierté, et la mienne venait de se faire écraser par un camion. Ensuite, il y avait cette implication que...
"Tu veux dire... Karen... ?"
"Euh, ouais."
J'essayai de regarder son visage, mais je ne pouvais pas voir de rougissement ou quoi que ce soit d'autre. Il avait baissé les yeux.
La confusion me gagna. Et la tristesse aussi. Je n'avais pas de raison d'être déçue, mais le premier garçon qui était sorti avec moi ne m'aimait pas. Pire, il m'avait utilisée pour faire bonne impression à ma meilleure amie !
Il était amoureux de ma meilleure amie.
"Je, euh..."
La meilleure chose à faire eût été de le mettre à la porte, mais je n'avais plus la force de faire ça.
"Suzumiya, tu es une chouette fille, mais je suis désolé, je ne peux pas te retourner tes sentiments."
"Je n'ai pas de sentiments que tu puisses me retourner !" je levai ma voix sans m'en rendre compte. Mes yeux étaient quelque peu humides, et je tremblais. Ah, quel embarras !
"O...Oublie ça, ce n'est rien." Je cherchai un mouchoir avec ma main, mais je sentis la sienne me la prendre, et placer le mouchoir tant attendu dedans.
"Sèche tes larmes, je sais que j'ai fait quelque chose de mal, mais je voulais que Sakazaki pense que je n'étais pas un si mauvais garçon, que je pouvais te faire passer un bon moment, car je sais qu'elle tient énormément à toi."
Il avait raison, mais encore une fois, ce qu'il avait dit était horrible pour moi ! J'étais tiraillée entre l'envie de le gifler et d'éclater en sanglots. Ou les deux à la fois.
"Est-ce que je..."
"Oui ?" il m'interrompit, voyant que je cherchais mes mots.
"Est-ce que je peux te gifler ?"
J'avais l'air bête, mais je levai les yeux vers son visage.
"Ben, ouais, je pense que je le mérite." Il laissa échapper un petit rire étouffé.
Je fis une grimace en retour et tendis ma main en arrière.
"Je vais faire en sorte que ça te fasse bien mal, je te le promets." dis-je avec un petit sourire presque sadique.
Et, en visant bien, ma main entra en contact avec son visage et la gifle retentit dans toute la maison.
Je le regardai. Sa joue était un peu rouge. Il leva alors la main pour toucher l'endroit où je l'avais giflé.
"Aïe. Je suis sûr que tu peux battre Sakazaki pour ça."
Je clignai des yeux, et gloussai doucement.
"Est-ce qu'elle t'a giflé aussi durant ce rendez-vous ?" "Ouais, mais c'était rien comparé à toi."
Je souris.
"T'es bête."
Je lui donnai un petit coup de poing dans le bras, mais c'était gentiment cette fois.
Comment pouvais-je être furieuse après lui ? Il semblait vraiment désolé de tout ça et il avait été honnête avec moi. S'il y avait une chose contre laquelle je ne pouvais pas lutter, c'était bien l'honnêteté, même si cela faisait mal... Je savais combien parler de ses vrais sentiments était difficile, et j'estimais que cela devait être récompensé par de la compassion.
"Je m'excuse, vraiment." dit-il en haussant les épaules.
"C'est bon, je vais arriver à surmonter ça. C'est juste que tu étais mon premier rendez-vous galant et ça me rend un peu triste. Mais premier amour et rendez-vous ne sont jamais les bons, n'est-ce pas ?"
"Je suppose. Je pense toujours que tu es une fille extraordinaire, pour être capable d'aller aussi loin malgré ton handicap. Je suis sûr que plein de garçons ont trop peur de ça. Ils ne savent pas comment être avec toi, s'ils doivent te protéger ou si tu es assez grande pour te déplacer seule. Ils ne savent pas quand tu as besoin d'aide, ils ne savent pas comment réagir, ou à quoi tu penses. C'est une situation complexe."
Je hochai la tête. Je suppose que cela expliquait bien des choses. C'était intéressant d'avoir le point de vue d'un garçon sur ma condition, en fait.
"Comme je ne savais pas comment réagir au début, les premières heures de notre rendez-vous ont été un peu difficiles, mais j'ai vite réalisé que tu étais assez autonome pour me suivre. Mais j'avais vraiment plein de questions. Je voulais me balader avec toi dans le parc, mais j'ai compris que ça ne t'intéressait pas beaucoup. J'ai pensé que le film serait une bonne distraction d'après ce que tu me disais sur ta vue, mais... enfin, j'ai toujours admiré Sakazaki pour ça, parce qu'elle savait exactement comment se comporter avec toi."
"C'est parce qu'on se connaît depuis plusieurs années déjà."
"Je pense, oui, et c'est pourquoi je voulais en savoir plus sur toi, pour vivre ce que Sakazaki vit tous les jours, pour me rapprocher d'elle."
Même s'il m'avait utilisée comme ça, j'avais envie de lui donner du crédit pour ses pensées.
"Donc je suis un peu une sorte d'entremetteuse, c'est ça ?"
"On peut le dire. Si tu le veux, bien sûr. Je sais que tu n'aimes pas trop Ura non plus."
"En effet. C'est d'accord alors, je vais t'aider. Du mieux que je le peux."
Je me sentais déjà mieux. J'avais une mission maintenant, je devais ouvrir les yeux de Karen ! Ogata-kun essayait vraiment de gagner son cœur. Une partie de moi-même hurlait quand même, disant à mon autre moi que j'étais vraiment naïve de le croire. Enfin, ce n'était pas comme s'il avait abusé de moi, volé mon premier baiser, ou pire...
"J'admets que je suis un peu contrariée que tu m'aies... utilisée. Mais notre rendez-vous a été très éducatif pour moi aussi, parce que c'était mon premier." dis-je. Je n'étais pas sûre de réagir correctement à tout ça. Une fille normale aurait sûrement pleuré jour et nuit pendant une semaine à cause de ça. Mais pourtant...
Il y eut un petit silence tandis que nous réfléchissions un peu.
"Donc euh... tu crois qu'on peut faire quelque chose pour Ura ? Tu ne peux pas tout simplement lui dire que tu ne l'aimes pas, ou quelque chose dans le style ?"
Il secoua la tête, malheureusement.
"J'ai déjà essayé, il y a des mois, mais elle ne veut rien entendre, tu vois."
Je hochai la tête en retour. J'imaginais très bien en effet.
"Je suppose que cela va se calmer au fil du temps." continua-t-il. "Je pense que dés que je serai accepté par Sakazaki, Ura verra qu'elle ne peut pas gagner."
Ce n'était pas un peu cruel ?
"Tu sais, le choc sera probablement très dur à supporter pour elle, si elle voit que tous ses plans échouent."
Il haussa ses épaules.
"Franchement, elle n'aura que ce qu'elle mérite."
C'était vrai dans un sens, mais je ne pouvais m'empêcher d'avoir mal pour elle, peut-être parce que j'étais aussi une fille.
"Je ferais mieux d'y aller et te laisser à tes occupations." Il se leva. "Tu veux un peu d'aide pour laver tout ça ?" Il fit un geste vers les tasses de thé que nous avions utilisées sur la table.
"N-Non, c'est bon, je vais y arriver." Je lui offrais le meilleur sourire possible à ce moment, et emmenai le plateau dans la cuisine. Je les laverai plus tard.
Je l'amenai jusqu'à l'entrée, où il s'assit afin de faire ses lacets.
"Bon, je suis prêt." Il se retourna vers moi et ouvrit la porte.
"Merci de ta compréhension, Suzumiya. Tu es merveilleuse."
Je fis un signe de la main et fermai la porte. Je restai dans l'entrée quelques minutes pour contempler mes pensées.
J'étais un peu déprimée. La déception était peut-être plus de ce que je ressentais. Je voulais vraiment le croire, même si n'importe quelle fille lui aurait déjà donné un coup de pied là où ça fait mal.
Ne me déçois pas, Ogata-kun. Je vais te surveiller, nyahaha.
Ceci étant dit, finissons cette journée avec un peu de création ! J'avais encore cette petite histoire sur laquelle travailler...
* * *
À suivre !
La prochaine fois !
Shizuka : "On est déjà à la fin de la première moitié de notre vie de lycéenne, et je pense avoir trouvé mon véritable petit ami cette fois ! Et toi Karen-chan ?"
Karen : "Oh allez ! Tu sais comment je suis avec ce genre de choses."
Shizuka : "Hé hé ! Mais notre petite Ayako est toujours aussi innocente. Tu crois qu'elle s'en sortira bien ?"
Karen : "Tant que je suis là..."
Shizuka : "Tu dis ça comme si tu voulais l'épouser !"
Karen :"..." Shizuka : "La prochaine fois dans Blind Spot, chapitre 219 !"
Karen : "Ça va pas ! Sept !"
Shizuka : "Le dernier mot."
Karen : "Quoi, c'est déjà le dernier chapitre !?"
Shizuka : "Pas question, on a pas encore vu le mariage d'Ayako !"
Karen : "Ouf !"

Commentaires
Comme je suis triste... c'est tout de même un salaud ce gars, enfin bon. Merci pour la suite tant attendu, je reviendrai dans 2 mois pour lire la suite ;) (je rigole.)
A plus
Nice Boat \o/
Et bie nc'est franchement pas mal ! ET beaucoup moins classique que ce à quoi je m'attendais avec Ogata-kun ! et en même temps je suis un peu déçue qu'Ayako se soit pris une sorte de rateau lol. ENfin je sais pas en tout cas j'ai hate de lire la suite et bonne continuation !!
En effet, s'il y a bien un truc que je déteste c'est tombé dans des intrigues classiques. A quoi bon réinventer la roue, autant sortir de l'ordinaire! Les surprises font partie de ces petits plaisirs de la vie :)
Mon Dieu, je ne m'attendais pas à ça ! Et moi qui l'aimais bien ce Ogata...
Mais bon, c'est quelqu'un d'honnète quand même... Aaargh ! Ca fait mal pour Ayako XD
ps : Pourquoi est-ce que le mail est obligatoire ? Si je reçois plein de spam, ce sera de ta faute ! xp
Ep.6!!!!
J'avoue que j'aurais du le garder pour demain, mais... J'ai été faible :P
Et j'ai bien eu raison, bonne tournure prise par l'histoire, Ogata finalement sincère, c'est rare!
En effet, il y aurait pu y avoir plus de flash-back ou autres, mais là c'était parfaitement dosé, un peu de quotidien, un flash-back, un pas dans l'histoire... parfait :P