Blind Spot par Axel Terizaki MSN: axelterizaki@hotmail.com - ICQ: 81441376 IRC: #haruhi sur irc.worldnet.net Site web: http://blindspot.teri-chan.net/ Chapitre 7 : Le dernier mot. * * * L'automne était de nouveau là. Les mois passaient, les cours avaient repris, et j'étais toujours incertaine de mon orientation professionnelle.“Cet épisode était vraiment génial, ne ?” commenta Naruzaki, l'une des filles de notre classe. Karen, quelques camarades de classe et moi-même discutions avec entrain pendant les pauses de la nouvelle série télévisée appelée « Ten'to chi no Hazama1) » souvent abrégée en “Ten'haza”. Le qualifier de populaire était un doux euphémisme. De ce que j'avais lu dans les magazines, ils avaient mis beaucoup de temps et d'argent dans ce projet pour le rendre différent des autres dramas qui existaient avant. Un jeune ingénieur du nom de Tetsuya avait créé une gynoïde appelée Alfeena grâce à un ancien artefact légué par son grand-père. Alfeena était le fruit de la technologie et de l'occultisme en quelque sorte, et son côté moé contribuait grandement au succès de la série. Elle n'était pas jouée par une actrice, mais par des graphismes en images de synthèse et une doubleuse. C'était vraiment criant de vérité et permettait aux réalisateurs beaucoup de libertés. “Ça a vraiment été un gros indice sur sa véritable origine, quand elle a dit au Seigneur du Vide que 'nous avons forgé le monde'. Tu crois que c'est une sorte de déesse ?” Je secouai la tête. Elles parlaient du combat du dernier épisode en date, où Alfeena commençait à montrer ses crocs. C'était la première fois qu'on la voyait déployer ses ailes. “Je ne crois pas, je la vois plutôt comme un ange avec des ailes comme ça” dis-je, participant ainsi à la discussion. “Hé, t'as probablement raison Suzumiya, mais je suppose qu'on n'en saura rien avant le tout dernier épisode…” “J'espère qu'elle pourra sauver Tetsuya. Ça serait vraiment idiot qu'il meure comme ça” ajouta Karen. Je hochai la tête cette fois. Je m'étais rapprochée des filles de notre classe avec l'aide de Karen. La série télévisée nous avait donné un bon sujet de conversation en commun depuis le début de sa diffusion cet été. Je n'avais jamais réellement pu me faire d'autres amis que Karen et Shizuka jusqu'à récemment. Karen, d'un autre côté, avait déjà des amies à son club d'athlétisme. Peut-être aurais-je dû rejoindre un club, mais aucun d'entre eux ne m'intéressait vraiment, même pas celui de littérature. Chaque fois que j'y entrais, les gens là-bas m'ignoraient et continuaient à lire leurs livres silencieusement à moins que je ne leur parle directement. “C'est l'heure !” annonça Ryukawa, signifiant ainsi que la pause était quasi finie et que nous devions regagner nos places. Je m'assis à mon ordinateur, le déverrouillai avec le lecteur d'empreintes digitales que j'avais supplié à mon père d'acheter, et j'observai silencieusement Ura s'asseoir près de moi en me donnant un coup de coude au passage. “Aïe !” laissai-je échapper en fronçant les sourcils. Elle sembla me retourner un grand sourire. “Debout ! Saluez ! Assis !” notre déléguée de classe énonça sa routine, et nous nous embarquions rapidement pour une session de mortelles mathématiques. * * * Durant les cours cependant, Miho était encore plus une peste que d'habitude, et avait trouvé un nouveau moyen de me tourmenter, comme débrancher le lecteur d'empreintes quand j'avais le dos tourné. Le truc, c'est que cela me revenait le plus souvent en pleine figure, puisque l'ordinateur portable se verrouillait tout seul si le lecteur n'était plus branché, et le désactiver le rendrait inutile, en fin de compte. “Ça suffit, arrête ça !” dis-je en chuchotant, pendant que le professeur de maths expliquait quelque chose au tableau. Je ne pouvais pas le lire de toute façon. “Je n'en ai pas fini avec toi Suzumiya.” “Oh là là, mais quand vas-tu arrêter de me faire chier ? Je n'ai rien contre toi.” “Mais moi si” me chuchota-t-elle en retour. “Allez, c'est ridicule !” Je commençai déjà à perdre patience, mais le ton de sa voix me fit croire qu'elle n'était pas de si bonne humeur que ça non plus. “Pas du tout, je ne te laisserai pas t'en tirer comme ça. Je sais que tu veux sortir avec Shou-chan.” Shou-chan ? Depuis quand était-elle si proche de lui ?2) “Ogata-kun ne m'intéresse pas, c'est clair ?” lui dis-je, sans lui avouer qu'il préférait Karen. Je n'avais même pas remarqué que ma propre voix avait soudainement monté de volume. “Quoi !?” Toute la classe se retourna soudain vers nous à cause de son exclamation, même Kagashima-sensei fut interrompu. Et notre professeur de mathématiques n'aimait pas être interrompu. “Suzumiya ! Ura ! Arrêtez de troubler mon cours et sortez ! Dans le couloir !” Je fis une grimace, et me levai. La colère prit le dessus sur ma gêne et j'attrapai ma canne pliée, mes lunettes de soleil, et je sortis avec Miho qui me suivait. Nous devions rester debout dans le couloir pendant le reste du cours, et c'était de sa faute. * * * “C'est ta faute.” “Non, la tienne” répondis-je sèchement avant de laisser échapper un petit soupir. Nous étions debout face à la porte, les fenêtres du couloir derrière nous. Dans ma colère, j'avais oublié de verrouiller mon ordinateur, mais ce n'était pas comme si Miho allait pouvoir y toucher à l'instant. Ce n'était pas vraiment la première fois que j'avais été punie de cette façon. Lors de ma première année de collège, Shizuka fut celle qui partagea très souvent le couloir avec moi après que nous ayons bavardé un peu trop fort pour notre professeur de l'époque. “Ogata-kun ne m'intéresse pas,” continuai-je, en réaffirmant mes goûts. “Je sais que tu es sortie avec lui l'an dernier.” “C'était l'an dernier !” corrigeai-je. “Et c'est lui qui m'a invité !” ajoutai-je pour ma défense. “Mais tu as accepté” fit-elle, en fermant les yeux. J'avais envie de lui donner un coup de poing voire pire, mais en regardant de son côté, elle avait les yeux fermés et restait debout, là, fièrement, les bras croisés sous sa poitrine. Ses cheveux blonds étaient vraiment magnifiques à regarder. J'avais presque envie de les toucher, pour voir s'ils étaient teints ou pas. Mais j'avais un peu peur de me faire mordre (la main) par la vipère à mes côtés. “Tu as de très jolis cheveux, tu le sais ?” dis-je sans vraiment y penser. “Q… Qu'est-ce qui te prend ?” Oh, oh, l'aurais-je embarrassée ? “Rien, j'essayais juste de changer de sujet puisque tu sembles complètement persuadée que je suis en pleine relation amoureuse avec Ogata-kun, alors qu'il n'y a rien de la sorte entre nous !” “Tu essayes de me gruger !” “Mais bien sûr !” Je gardai ma voix basse, mais apparemment nous avions attiré l'attention de deux étudiantes qui passaient par là. “Hé ben, qu'est-ce qu'on a là ?” Je fronçai les sourcils en entendant ces voix, et Miho laissa également échapper un soupir. “Si c'est pas l'étudiante modèle et l'aveugle hors de leur classe. Z'êtes punies pour être arrivées à la bourre ?” Les deux filles étaient des étudiantes en troisième année. Elles aimaient défier les règles et désobéir aux professeurs. L'une avait la peau sombre et des cheveux blonds, mais ils n'étaient pas aussi beaux que ceux de Miho. L'autre avait les cheveux coupés court et un regard menaçant. Elles étaient connues dans l'école pour leur fainéantise, leur séchage de cours en règle et leur tyrannie envers les plus jeunes étudiants. Heureusement, je n'en faisais pas partie, mais j'aurais très bien pu si Karen n'avait pas été là. À ma surprise cependant, Miho ne sembla pas oser répondre. Avait-elle peur ? “Hé, ta montre a l'air cool, on peut la prendre ?” fit l'une d'elles. Je ne portais pas de montre, il s'agissait donc sûrement de celle de Miho. Miho répondit cette fois. “Désolée, je ne peux pas, elle est à moi.” “Oooh, allez…” J'entendis Miho laisser un petit cri s'échapper de sa bouche alors que la fille à la peau sombre attrapait son poignet et commençait à lui retirer sa montre. “Arrêtez !” Je fronçai les sourcils. Bien que voir Miho dans le pétrin puisse sembler agréable, il y avait quelque chose qui clochait avec tout ça. Et puis, il y avait toujours la possibilité qu'elles s'en prennent à moi ensuite. “Laissez-la” dis-je simplement, passant ainsi par la même occasion ma compétence Courage au niveau deux. “Hé, t'es Suzumiya, c'est ça ? Nous fais pas chier, t'es la prochaine sur la liste” me répondit-elle sèchement. La façon dont elle l'avait énoncé aurait probablement envoyé la plus timide des filles s'enfuir en pleurant, mais je n'étais pas comme ça. Avec un agile mouvement de mon poignet qui tenait ma canne blanche, j'avais voulu bluffer en levant mon bras. Cela permit à ma canne de se déployer devant moi avec un bruyant cliquetis de métal. Ce fut suffisant pour faire sursauter les deux filles, mais ce n'est que lorsque je frappais l'extrémité de ma canne contre la paume de ma main qu'elles reçurent le message. J'allais utiliser ma canne pour les frapper. J'essayai de paraître aussi menaçante que possible, mais c'était vraiment juste pour faire peur. Mes capacités sportives étaient proches de zéro, et la canne était particulièrement légère. Si elles avaient décidé de se battre, j'aurais été dans de beaux draps. “H… Hé, casse-toi ! Voilà ta montre !” Je fus surprise de les voir lancer la montre en l'air. Miho réussit à la rattraper après s'être remise du choc de me voir la défendre. Je suppose que n'importe qui aurait été choqué, en fait. J'étais certaine que j'allais devoir me frapper la tête contre un mur plus tard en repensant à ce que je venais de faire. “Hum…” Miho sembla hésitante en voyant les deux filles faire la grimace et nous laisser seules. Je repliai ma canne avec précaution, réalisant seulement maintenant que j'avais voulu l'utiliser comme arme. “Je suis désolée, je ne pouvais pas supporter ça,” dus-je admettre, l'embarras gagnant mes deux joues. “T… Tu n'avais pas à faire ça !” Rougissait-elle, elle aussi ? Difficile à dire pour moi. Je n'étais pas vraiment sûre de savoir quoi dire par la suite. Je m'éclaircis la gorge doucement avant de reprendre ma place à ses côtés. “Humph” l'entendis-je grogner. Elle ne m'avait même pas remerciée ! * * * Après la fin du cours de maths, nous sommes retournées dans notre classe pour prendre nos affaires et aller manger à la cafétéria. Miho n'avait rien dit, mais je n'étais pas sûre de devoir en parler à Karen. Elle se fâcherait très certainement contre ces filles. “Hé Sakazaki, cette omelette a l'air délicieuse. Tu me l'échanges contre des saucisses ?” Il y avait aussi Ogata-kun, mais je doutais qu'il ne s'intéresse beaucoup à ce qui avait pu m'arriver. J'observai avec amusement ses vaines tentatives pour attraper un bout d'omelette du plateau de Karen avec ses baguettes. “Et puis quoi encore, t'avais qu'à prendre de l'omelette si t'en voulais !” répondit Karen d'une manière très protectrice, en s'assurant qu'il n'arriverait pas à toucher à sa nourriture. “Roooh !” On aurait dit deux gamins… Je mangeai silencieusement comme d'habitude. En y repensant, je ne voyais jamais Miho à la cafétéria. Je suppose qu'elle devait déguster un bon bento hors de l'école avec ses amies. “Pourquoi est-ce que tu restes avec nous pendant la pause déjeuner ? Tu n'as pas d'amis, c'est ça ?” demanda Karen avec un sourire moqueur. C'était une remarque blessante, pensai-je. J'essayai de changer de sujet et de parler des cours d'aujourd'hui, en essayant de comprendre ce que j'avais manqué en étant dans le couloir. Ils n'ont pas semblé se disputer à ce sujet, pour une fois, et Karen avait presque fini son repas. “Hé, Sakazaki, je pensais à un truc…” Je levai les yeux pour voir Ogata-kun parler à Karen. Il sembla un peu hésitant, et je me demandais bien ce qu'il allait lui demander. “Tu es libre ce dimanche ? J'ai deux tickets pour ce nouveau parc d'attractions qui a ouvert récemment…” “DangoLand ?” demanda-t-elle, visiblement intriguée. “Ouaip.” Je pouvais sentir son hésitation d'ici. Elle prit son plateau et se leva. Cherchait-elle une réponse à lui donner ? “Donne-moi quelques heures, le temps que je te trouve une réponse négative, d'accord ?” Exaspérée, je mis ma main sur mon visage. “Karen-chan !” dis-je, essayant d'attirer son attention. “Elle est déjà partie” entendis-je Ogata-kun me répondre. En regardant à mes côtés, je vis en effet que Karen n'était plus là. “Elle est rapide,” commentai-je. “Oh, je le sais bien…” Il laissa échapper un petit soupir, je ne pouvais m'empêcher de me sentir mal pour lui. “Je lui parlerai après les cours, d'accord ? Elle n'avait aucune raison de refuser, je sais qu'elle adore la Grande Famille Dango.” “Hé, tu n'as pas à faire ça. Je suis sûr que je vais arriver à la convaincre un de ces jours.” Je détournai mon regard du sien, j'avais vraiment mal pour lui. “Mais pourtant…” “Ne t'en fais pas Suzumiya.” Ayant fini mon repas, je me levai et prit mon plateau. “Je ne m'en fais pas, je vais m'occuper d'elle,” dis-je avec le meilleur sourire que je puisse lui donner. Ah, Karen, on peut dire que tu ne rends pas ma tâche facile ! * * * Malheureusement, je n'ai pas tellement eu le temps de lui parler ce jour-là. Avoir un travail à mi-temps n'était pas chose facile, et ça faisait un moment que l'on ne s'était pas amusées toutes les trois au karaoké. Miho était restée étrangement silencieuse ce jour-là. Elle n'était pas aussi agressive que d'habitude, mais elle gardait tout de même ses distances avec moi. “Je ne sais toujours pas quoi faire,” confiai-je à Takagi-san, qui était assis non loin. Il était derrière le comptoir de Tamashii Toshokan, en attendant que la livraison du jour arrive afin que je la réceptionne. “Tu le sauras bien assez tôt. Tu es encore trop jeune pour décider.” Il parlait toujours comme ça. C'était un peu énervant parfois. “Travailler ici semble être ma seule option,” dis-je, en baissant les yeux vers mes mains. “Je ne te le souhaite pas. Une jeune comme toi doit suivre son rêve. Si tu n'as pas de rêve, pas de but, tu n'auras pas de vie heureuse. Jamais.” “Hmmm…” Ce qu'il avait dit était vrai, nous vivions tous en nous donnant des objectifs, encore et encore, car la vie pouvait être si courte…“On dirait que notre livraison arrive” l'entendis-je. Et en effet, le livreur entrait avec des cartons pleins de livres. Je commençai à les ouvrir tandis que Takagi-san utilisait son sceau pour signer l'avis de réception. Je continuai à y penser tout en triant les nouveaux livres quand quelque chose capta mon attention. Il y avait une fille qui cherchait quelque chose dans l'étagère sur laquelle je plaçai des livres. “Bienvenue dans notre magasin, puis-je vous être utile ?” demandai-je poliment comme je le faisais pour tous les clients habituellement. La fille en question semblait être de mon âge. Cependant, elle ne me répondit pas. “Euh, bonjour ?” Pas mieux… Je l'observai quelques instants. Ce qui me frappa au premier abord fut son uniforme, très classe, composé d'un blazer avec un pull en dessous. Ses cheveux violets étaient attachés en deux courtes queues de cheval. Je ne savais pas à quelle école elle allait, mais je lui demandai encore une fois doucement, ce qu'elle désirait. J'avais un peu peur de la déranger. Et si elle était sourde ? Je commençai à me demander si c'était bien le cas, et j'eus vraiment envie de l'aider, même si une malvoyante aidant une sourde aurait fait rire bien du monde. “Vous cherchez un livre ?” demandai-je en haussant un peu la voix pour tester son ouïe. Une fois de plus, elle ne répondit pas. Je voulus l'aider, mais je réalisai un peu tard que je ne connaissais pas le langage des signes au moment où je posai ma main sur son bras. Cela eut néanmoins pour effet d'attirer son attention. Elle tourna la tête vers moi. “Vous cherchez…” Je commençai à faire quelques mouvements maladroits avec mes mains. Je ne savais même pas ce que je faisais. “Livre ?” dis-je, en prenant un livre entre mes mains et en le pointant du doigt. Elle baissa les yeux vers le livre, et c'est à ce moment que j'entendis enfin le son de sa voix. “Tu vas m'embêter ?” Je commençai à suer à grosses gouttes. “H…Hein ?” Je ne savais pas comment le prendre, et je me demandai à quoi elle pouvait bien penser. Moi ? Une enquiquineuse ? Pas possible ! J'entendis alors la porte du magasin s'ouvrir et se refermer avec la petite cloche au dessus qui sonne pour annoncer un nouveau client. “C'est nous, Ayako !” La voix de Shizuka retentit dans le magasin. C'était Karen et Shizuka ! Il était temps de mettre les voiles ! Je m'excusai rapidement vis-à-vis de l'étrange fille devant moi. Je préférais la laisser entre les mains de Takagi-san. Je me dirigeai vers la remise pour remettre mon uniforme, attraper mon sac, et partir avec mes amies. Cette fille devait vraiment être sourde, à y repenser. * * * “Tu es QUOI ?” Je n'en croyais pas mes oreilles. Je marchais sur le chemin de la maison avec Shizuka et Karen, comme à notre habitude, quand elle nous annonça ce qu'il s'était passé à son école ce jour-là. “Tu as bien entendu, finaliste,” dit-elle fièrement. “C'est incroyable, Shizuka. Mais ça ne me surprend pas tellement, je savais que tu en étais capable” fit Karen, tout aussi réjouie que je l'étais. “Hé hé, merci les filles.” Elle marqua une pause avant de continuer. “Ce n'était pas si difficile, mais la finale décidera si j'aurai ces tickets pour deux semaines aux sources chaudes d'Onneyu cet été, à Hokkaidô.” “Deux semaines… et tu peux y aller avec la personne de ton choix, c'est bien ça ?” demandai-je. Elle hocha la tête. “Ah, j'aimerais bien y aller !” fis-je, songeuse. Je ne réalisai même pas que Shizuka emmènerait plutôt son petit copain que moi de toute façon. Shizuka participait en fait à un concours de son école afin de motiver les étudiants à réaliser des coiffures originales. Et elle était l'une des finalistes pour le grand prix. “Quand a lieu cette finale, d'ailleurs ?” demanda Karen. “À la mi-mai. On doit choisir une personne pour essayer notre coiffure devant jury, et je n'ai pas encore décid…” “Prends-moi !” m'écriais-je, surprenant mes deux amies. Moi-même aussi en fait. Je n'aimais pas trop ce genre de spectacle habituellement, mais c'était de Shizuka dont on parlait là ! Je pouvais lui faire totalement confiance ! “Hein ?” s'exclamèrent Shizuka et Karen ensemble. Le ton surpris de leurs voix me força à rougir et à repenser à ce que je venais de dire ; je baissai les yeux vers ma canne, que je faisais toujours bouger devant moi. “Je euh… Je veux dire, j'aimerais bien être ton cobaye, si ça ne te dérange pas…” demandai-je à Shizuka, un peu plus calmement cette fois. “Humm, ben, tu as une longue chevelure, et plutôt facile à coiffer” confirma-t-elle, “et ce que j'ai choisi t'irait très bien je pense, oui” ajouta-t-elle.“On peut voir ça ? Ce que tu as imaginé, je veux dire” demanda Karen. C'est vrai que j'aurais peut-être dû voir la coiffure avant de me porter volontaire. “Je n'ai pas pris les croquis avec moi aujourd'hui, mais je vous les apporterai demain si vous voulez.” Karen et moi hochions nos têtes en guise de réponse. “J'aurai juste à m'asseoir et à te laisser faire, c'est ça ?” “Exactement, mais on verra les détails plus tard, dès que j'aurai tous les papiers officiels en main, d'accord ?” dit-elle doucement. “D'accord !”Nous arrivâmes bientôt au croisement où Karen devait se séparer de nous. Elle nous fit un signe de la main, et nous continuâmes alors notre route tout en discutant. * * * Ma mère était au téléphone lorsque j'arrivai enfin chez moi. Je n'avais pas trop fait attention à ce qu'elle racontait, et lui fit juste un petit signe de la main en passant dans le couloir avant de me diriger vers ma chambre pour me changer. Dans les escaliers, je croisai Miyuki qui semblait pressée. J'entendis le bruit distinct de ses chaussures et de la porte d'entrée s'ouvrir et se refermer. Peut-être un appel urgent de Seiji ? Je sortis de ma chambre habillée un peu plus confortablement, puis je descendis au rez-de-chaussée où ma mère préparait le dîner dans la cuisine. “Ayako-chan.” Je levai un sourcil, le ton de sa voix était assez grave. “Euh, oui, maman ?” “On va essayer de manger rapidement ce soir,” dit-elle sans même me regarder. “Qu'est-ce qui se passe ?” demandai-je en retour. L'atmosphère dans la cuisine était décidément trop dense pour passer inaperçu. “C'est ton cousin Kenji. Il souffrait de mal de dos ces derniers mois, et les médecins viennent de découvrir seulement aujourd'hui qu'il…” “Il… quoi ?” Je sentis un frisson parcourir mon corps. Ma mère baissa la tête, mais elle ne prit toujours pas la peine de me regarder. “Il a un cancer, et il est hospitalisé pour le moment. Ton père est déjà là-bas, et Miyuki vient de partir. On les rejoindra dès qu'on aura terminé le dîner.” Oh. Je m'engouffrai dans ma chaise de cuisine. C'était tout ce que je pouvais faire. Ce dîner fut probablement le plus long que je n'aie jamais eu dans ma vie. * * * Je n'ai pas bien dormi cette nuit-là, pour être tout à fait honnête. Même ma douche matinale ne m'a pas aidée à me réveiller, et tout le monde dans la maison avait une tête d'enterrement, surtout Miyuki. Elle avait toujours été très proche de Kenji… Inutile d'ajouter qu'Aoi avait l'air complètement abattue hier soir. Je ne suis pas restée très longtemps dans la chambre de Kenji, il semblait faiblard, et ma mère m'avait expliqué qu'il avait perdu du poids et était tout pâle. Je n'ai pas osé l'approcher pour confirmer ça, cela aurait été déplacé. Je finis rapidement le petit déjeuner que papa m'avait préparé, et m'inclinai en remerciement. “J'y vais,” dis-je simplement. Je refermai la porte d'entrée derrière moi en sortant pour faire route avec Karen et Shizuka jusqu'à l'école. Je ne voulais pas les impliquer là-dedans pour le moment. Ce n'était pas comme si elles connaissaient bien Kenji, mais il y avait aussi le fait que ce n'était qu'un problème familial après tout. Cela ne les concernait pas. Et ce qui me faisait le plus peur dans tout ça, c'est que j'avais l'impression d'être la moins affectée de la famille par cette nouvelle. C'était bizarre. Est-ce que je bloquais tout cela ou bien est-ce que je ne me considérais pas assez proche pour m'inquiéter ? Bien sûr, j'étais triste, mais pas comme les autres. C'est comme s'ils le considéraient déjà parti ! Je n'aimais pas cette idée… Mes pensées furent néanmoins interrompues par une étoile de mer. Ou plus exactement, un biscuit en forme d'étoile de mer. “S'il te plaît, prends une étoile de mer.” Je levai les yeux de mon ordinateur portable. C'était Karen. Elle donnait des biscuits faits maison à toute la classe. C'était une nouvelle recette qu'elle avait testée la veille et qui lui avait semblé bonne. Elle se pencha vers moi pour me chuchoter à l'oreille. “Ne t'en fais pas, j'en ai encore dans mon sac. On les partagera plus tard avec Shizuka.” Le tout avec un clin d'œil. Je laissai échapper un sourire. Au moins, je pouvais compter sur mes amies pour me réconforter. En regardant à ma gauche, Karen en avait même donné un à Miho. Je n'étais pas vraiment pour, mais elle l'avait au moins remerciée du geste, et elle commençait à grignoter le biscuit avec grâce. Enfin, aussi gracieusement que grignoter puisse être bien sûr. Il fallait bien avouer que Miho avait une façon d'agir très féminine et noble, un peu comme une fille de bonne famille. Karen était en fait celle qui avait le plus d'argent ici, avec ses parents qui amassaient une fortune chaque mois, mais elle savait garder les pieds sur terre sans nous snober. C'était une fille normale, et Shizuka et moi l'aimions pour cette simplicité qu'elle gardait tous les jours. En parlant de Miho d'ailleurs, elle était étrangement supportable ce jour-là. “Oh, Karen !” Elle revint vers moi lorsqu'elle entendit le son de ma voix. J'aurais pu me lever et aller la voir, mais avec tous les étudiants dans l'école, et le fait que nous portions tous le même uniforme scolaire, il m'était difficile de trouver quelqu'un au milieu de la foule, même sur une courte distance. Je préférais appeler les gens à la place. “Oui ?” “Il faut qu'on parle un peu… après les cours ?” Par chance, j'avais un jour de congé pour mon job à mi-temps. Dés que j'ai commencé à avoir ce petit boulot, j'avais eu de moins en moins de temps à passer avec mes deux amies, ce qui me rendait un peu triste parfois. “D'accord. Quelque chose ne va pas ?” demanda-t-elle, curieuse, en penchant la tête vers moi. Karen s'inquiétait souvent de mon bien-être, c'était légitime. “Oh non, c'est que…” Quelque chose me vint soudainement à l'esprit. Je jetai un coup d'œil sur ma gauche et vit Miho qui regardait ailleurs. Peut-être s'ennuyait-elle, mais elle pouvait tout aussi bien nous écouter… “…L'anniversaire de Shizuka !” “Hein ? Mais c'est en février.” Mauvais plan, Ayako ! “Bah, il faut qu'on planche sur son cadeau d'anniversaire bien à l'avance, ha ha !” répliquai-je avec un petit gloussement, en essayant de trouver une bonne excuse. Car si Miho venait à apprendre qu'Ogata aimait Karen… Cette simple pensée me fit frissonner. “Bon, si tu insistes. Je me demande ce que tu as en tête cette fois,” me fit-elle. On aurait dit qu'elle avait gobé ce que je viens d'inventer. “Suzumiya-san ?” Une autre voix se fit entendre derrière Karen. Celle-ci se déplaça pour me permettre de voir qui me parlait. C'était Ryukawa, notre déléguée de classe. “Oui ?” Je levai les yeux vers elle. C'était plutôt rare que la déléguée vienne me parler. Aurais-je commis une quelconque bourde ? “Suzumiya-san, j'irai droit au but. Le club de théâtre a besoin de toi.” “Hein ?” Le club de théâtre ? J'entendis Miho laisser échapper la même exclamation que moi. “Quelque chose ne va pas au club ?” demanda Karen à Ryukawa. “Ah, en fait…” Elle réajusta ses lunettes avant de continuer. “Nous sommes supposés jouer une pièce dans deux semaines, mais Tsukiyo-san, notre narratrice, est récemment tombée malade et nous n'avons personne au club pour la remplacer.” Oh oh. Je n'aimais pas la tournure que cela prenait. “Alors, je me disais que peut-être tu pourrais nous aider ? Je sais que tu as une voix splendide qui porte loin. Tu n'aurais qu'à lire du texte, tu n'as même pas besoin d'apparaître sur scène. Je veux dire, avec ton handicap…” Elle sembla un peu embarrassée, mais elle se trompait. Depuis quand mal voir pourrait-il m'empêcher d'aller sur scène ? … Bon, d'accord, peut-être que je pourrais me prendre les pieds dans un câble ou dans un objet au sol… … Ah, il y a les projecteurs qui pourraient m'éblouir aussi. Bien ! Peut-être que cela poserait problème, en effet. “Tu veux que je remplace cette personne pour votre pièce ?” demandai-je, juste pour confirmer, en me pointant du doigt. “Oui, c'est ç…” “Pas question !” Miho se leva de son siège et tourna sa tête vers moi, puis vers Ryukawa. C'est qu'elle nous avait fait peur en haussant la voix si soudainement ! “Tu ne peux pas laisser un amateur faire ça ! Elle n'y arrivera jamais !” Hein ? Beaucoup de questions ont commencé à fleurir dans ma tête. “Ura-san, essaye de comprendre, je pense qu'elle peut le faire.” Ryukawa répondait gentiment, sans même sourciller. “Tu es la présidente de notre club ! Tu dois prendre tes responsabilités et ne pas engager des amateurs ! Je suis sûre que je peux trouver…” Ryukawa leva sa main doucement, ce qui eut pour effet de faire taire Miho. Waouh. “Suzumiya-san, peux-tu nous montrer ce que tu es capable de faire avec un virelangue ?” J'étais un peu surprise. Était-ce un test ? Je m'en sortais bien d'habitude, mais la pression montait déjà en moi. Je me levai lentement. “Voyons.” Je pris ma respiration et pensai à une phrase assez classique pour commencer. “Tokyo tokkyo kyoka-kyoku kyou kyuukyo kyoka kyakka !3)” Laissant échapper un soupir, je me dis alors que je ne m'étais finalement pas trop mal débrouillée. Ryukawa gloussa. “Parfait ! Je vois que tu es parfaitement capable de tenir ton rôle.” J'entendis Miho protester aussi, à côté de moi. “Mais… !” “Il ne peut y avoir de personne aussi compétente que Suzumiya-san pour cette tâche. Aucune. Je n'accepterai personne d'autre,” dit-elle fermement. Ryukawa était donc la présidente du club de théâtre ? Hé bien ! “Je… peux y réfléchir ?” osais-je placer, voulant rester polie. Franchement, je n'étais pas vraiment emballée. “D'accord, mais donne-moi ta réponse d'ici demain. Tu comprendras bien que je vais devoir rapidement trouver une remplaçante si jamais tu refuses.” J'acquiesçai, mais quelqu'un semblait toujours vouloir se plaindre. “Je ne peux pas laisser passer ça !” Miho sembla serrer les poings. Elle n'allait quand même pas me frapper, non ? Hein ? “Ça suffit Ura-san !” Ryukawa éleva enfin la voix, ce qui me surprit. Elle semblait, l'espace d'un instant, froide et directrice, ce qui était bien éloigné de son ton habituel. “Je suis certaine que Suzumiya-san est celle qu'il nous faut.” J'étais impressionnée. Très impressionnée. Ryukawa nous tourna le dos et retourna à ses amies sur ces mots. “J'attendrai ta réponse demain, Suzumiya-san.” * * * Une fois les cours finis, Karen et moi avons quitté l'école pour nous diriger vers notre café favori à Shibuya. Nous devions y rencontrer Shizuka, manger du gâteau, boire du thé, et ensuite aller faire du karaoké ensemble. Passons à l'action ! “Ne, Karen…” “Oui, Ayako-chan ?” me demanda-t-elle. “Tu n'aimes vraiment pas Ogata ?” Je pouvais presque l'entendre grimacer. Nous marchions côte à côte, son bras tenant le mien. Je suppose qu'avec ma canne, avoir une autre fille marcher collée à moi devait avoir l'air moins bizarre. C'était normal d'aider une personne aveugle comme ça, non ? Je considérais cela comme étant normal maintenant, mais jusqu'à l'année dernière, j'avais souvent été gênée par ce geste. “Bon, c'est pas que je ne l'aime pas…” Ha ah ! “C'est juste que je ne lui fais pas confiance quand il est entouré de filles. Son sourire est trop brillant, tu vois ce que je veux dire ?” Je la sentis hausser ses épaules. “Pourquoi demandes-tu ça ?” continua-t-elle. “Il t'intéresse ?” “Pas du tout” répliquai-je aussi naturellement que possible. Et c'était la vérité en plus. “Alors pourquoi ?” Je ne répondis pas tout de suite. Pouvais-je tout lui dire ? “Tu sais, il ne s'est rien passé durant notre rendez-vous. Il s'est comporté normalement avec moi.” “Tu me l'as déjà dit, et ?” Ah, c'était si difficile ! “Écoute, Karen, peut-être que tu devrais reconsidérer ta haine pour Ogata…” dis-je, plus sur le ton d'une suggestion que d'un ordre. “Ma haine ? Mais je ne le déteste pas.” Je posai alors les yeux sur son visage, un peu surprise. Était-ce un malentendu depuis le début ? Quel soulagement ! “J'aimerais juste qu'il se fasse renverser par une voiture,” dit-elle avec un grand sourire. …C'était donc ça. “Mou ! Karen !” boudai-je. Elle se mit alors à glousser, et serra mon bras contre elle une seconde afin d'obtenir mon attention. “Je plaisantais. En fait, c'est un peu difficile à dire là, comme ça. Peut-être que je suis un peu possessive.” Le ton de sa voix avait descendu d'un cran, comme si elle venait de regretter ce qu'elle avait dit. “Je suis contente que tu l'aies remarqué,” dis-je d'une manière sarcastique. “Mou ! Ayako !” “Oh, ne m'imite pas, c'est méchant !” Nous nous mîmes à rire bruyamment. Des gens ont forcément dû tourner la tête en nous entendant, mais je m'en moquais bien. Je ne pouvais pas voir leurs visages, je ne pouvais pas savoir si l'on nous observait ou pas. “Sérieusement… Je ne le déteste pas, c'est juste que… bon, j'aimerais bien une seconde chance en fait, mais je n'ai jamais vraiment osé dire quoi que ce soit. J'ai toujours pensé qu'il avait plein de filles qui le courtisaient. Et ça m'énervait.” Bonne nouvelle. “Le principal problème est Ura-san, franchement. Elle fait tout pour l'avoir,” expliquai-je. “En fait, tout ce que tu as entendu sur lui ne sont que des rumeurs colportées par Ura-san.” “…C'est ce qu'il t'a dit ?” “Euh, oui.” “Et tu as été assez naïve pour y croire ?” Ah, ça faisait mal. Mais Karen avait marqué un point. Et s'il m'avait roulée dans la farine ? “Je… j'ai mes raisons pour lui faire confiance” laissai-je échapper en faisant planer le doute. “C'est parce qu'il t'a embrassée ! Ah, Shizuka a gagné le pari alors !” J'en tombai à la renverse. “Un pari !?” Mais avant qu'elle ne puisse répondre, une autre voix se fit remarquer. “Ouaip ! Un pari pour savoir si Ogata t'avait embrassée ou pas durant le rendez-vous galant que tu as eue avec lui !” Devant nous se trouvait Shizuka, qui nous attendait près de l'entrée du café “Café Yume”. Nous étions visiblement arrivées à destination. J'étais tellement partie dans ma conversation avec Karen que je n'avais pas remarqué où nous allions. Voilà encore un problème quand on laisse quelqu'un vous guider. Je tapai du pied sur le trottoir. “Un pari !? Mais il ne s'est rien passé durant ce rendez-vous ! Je le jure sur mon nom !” Je me défendais comme je le pouvais, en leur disant la vérité. Et puis, il n'y avait rien d'embarrassant là-dedans ! “Oooh, tu n'es pas drôle Ayako-chan” fit Shizuka en haussant les épaules, admettant sa défaite. “Bien, on dirait que je vais devoir payer cette session de karaoké alors.” Karen gloussa à sa victoire. On dirait qu'elle ne pensait pas Ogata capable de me faire quoi que ce soit. Ou peut-être qu'elle ne voulait pas que ça arrive, plutôt. * * * Une fois à l'intérieur, je laissai Karen me guider jusqu'à une table avec Shizuka. Je m'assis en laissant ma cane reposer contre le mur à ma gauche. “Ça va aller pour la lumière ?” me demanda Karen. J'étais près d'une fenêtre, et la lumière dehors entrait librement dans le petit café. Karen était souvent inquiète que cela me gêne. “Oui, c'est bon, ne t'en fais pas,” répondis-je doucement. Une serveuse vint alors nous accueillir et nous distribuer les menus. Je n'en ai cependant pas reçu. “Excusez-moi…” Je ne voulais pas l'embêter, mais je voulais un menu, même si je pouvais utiliser celui de Shizuka ou de Karen. “HÉ !” Shizuka l'interpela un peu plus bruyamment que moi, en voyant que j'étais un peu troublée par le manque de menu en face de moi. “Mon amie veut un menu. C'est une cliente elle aussi, vous savez” ajouta-t-elle. La serveuse hocha la tête un peu timidement, je crois, et vint nous rapporter un autre menu. “Mes excuses,” dit-elle simplement avant de se retirer. Shizuka soupira. “Je déteste quand les gens sont comme ça.” “On y peut pas grand-chose malheureusement” ajouta Karen. C'était vraiment le seul désavantage que je pouvais trouver au fait d'avoir une canne blanche avec moi. Les gens pensent souvent que je n'y vois rien, et assument donc que je suis aveugle et que je ne peux pas lire. “Karen a raison, ce n'est pas comme si elle pouvait deviner que je suis capable de lire en me voyant” dis-je. “Ayako, tu dois apprendre à dire aux gens ce que tu veux exactement et à ce qu'ils te sentent bien présente. Quelqu'un va te marcher sur les pieds un jour si tu ne fais pas attention” m'expliqua Shizuka tout en parcourant le menu. Je hochai la tête en réponse, et fis de même. J'allais certainement prendre un gâteau à la fraise avec un thé glacé. Cela me paraissait bien. Le café était bien décoré, avec un papier peint avec des nuages. Nuages qui se retrouvaient aussi sur les rideaux. Les serveuses avaient également de mignons petits uniformes colorés. Ils n'étaient pas trop révélateurs, les rendant faciles à porter. “Avez-vous choisi ?” la même serveuse revenait de nouveau nous voir quelques minutes plus tard. “Oui, je vais prendre une « Crème Glacée Nuageuse » et un thé.” Shizuka ouvrait le bal. “Un thé pour moi aussi, et un gâteau à la fraise” continua Karen, commandant à peu près la même chose que moi. Mais avant que je ne puisse ouvrir la bouche pour parler, je fus interrompue par la serveuse, qui se tourna vers Shizuka. “Et qu'est-ce que votre amie prendra ?” Pourquoi ne m'avait-elle pas demandé directement ? M'aurait-elle confondue avec une muette ? Shizuka soupira de nouveau. “Écoutez, c'est très impoli. C'est une personne, elle peut vous dire ce qu'elle veut commander. N'est-ce pas Ayako ?” Je hochai la tête, et regardai la serveuse. Elle avait des cheveux bruns et courts coiffés en une petite queue de cheval. “Je vais prendre un gâteau à la fraise aussi, et du thé glacé, s'il vous plaît” dis-je en lui tendant le menu. “D'accord, je serai bientôt de retour avec votre commande…” et elle nous laissa de nouveau seules. Le café était plutôt bien rempli, et je pouvais l'apercevoir aller prendre la commande d'une autre table. “Elle doit être nouvelle ici” remarqua Karen. “Ce genre d'attitude m'agace” ajouta Shizuka. “Serais-tu de mauvaise humeur ?” demandai-je, “il s'est passé quelque chose à l'école ?” “Pas vraiment à l'école” fit-elle en secouant la tête. “On va juste dire que je me suis engueulée avec mes parents, mais rien de bien inquiétant, vraiment.” “À quel sujet ?” Je voulais savoir, Shizuka était mon amie après tout.“Ils ne reconnaissent pas mon but dans la vie. La seule raison pour laquelle ils m'ont laissée aller dans cette école était parce qu'on pouvait rentrer un peu plus facilement à Todai4).” “Todai, hein…” “Ils veulent toujours que tu deviennes avocate ?” demanda Karen, qui était assise directement face à Shizuka. “En effet, je pense qu'ils croient encore à ça. À mon avis, ils s'imaginent que je vais rejoindre le département de droit dès que j'entrerai à Todai, si jamais j'y entre” fit-elle avec un petit sourire. Shizuka ne semblait pas souhaiter suivre le vœu de ses parents, peu importait les conséquences. Cela m'impressionnait vraiment, car je ne pensais pas être capable d'en faire de même face à mes parents. S'ils me disaient un jour de suivre une carrière autre que celle que j'avais choisie, j'aurais suivi leur conseil, tout simplement, car je pensais qu'ils avaient plus d'expérience et savaient mieux que moi ce qui était bien ou pas. Il y a aussi le fait que, pour le moment, ils ne m'avaient dirigée nulle part en particulier, et m'avaient laissée faire mes propres choix, et c'est pourquoi je pensais pouvoir leur faire confiance s'ils me disaient un jour de faire du travail de secrétariat, par exemple. Cependant, Shizuka avait raison. Elle m'avait montré qu'avec un peu de détermination on pouvait prendre ce genre de décisions soi-même. Nous avons ensuite discuté de nos journées respectives quand mon tour vint… “Hé bien aujourd'hui, notre déléguée de classe est venue me voir et m'a demandé si je pouvais les aider à faire de la narration pour leur pièce de théâtre. Il leur manquait une personne on dirait.” “Ooooh. Et tu as accepté ?” Je secouai la tête. “Je ne suis pas encore sûre, je ne sais pas si c'est quelque chose que je pourrais faire.” Shizuka prit son temps pour répondre à cela. “Je crois que tu devrais tenter le coup. Ce n'est que de la lecture, hein ? Tu n'as même pas à faire face au public. Je sais que c'est ce qui est le plus difficile.” “Et puis pour le texte, on sait tous que tu connais des chansons par cœur, alors ça ne devrait pas trop te déranger, non ? La narratrice ne devrait pas avoir de rôle très important, tu t'en sortiras. Tu ne participes à aucun club Ayako, tentes ta chance.” Mes amies voulaient que je participe, mais je n'étais pas tout à fait de cet avis. Notre commande arriva, et nous avons continué à papoter agréablement sur ce qu'il s'était passé dans la journée, et à propos de mon cousin. Je m'étais décidée à leur en parler, parce qu'au final, Shizuka et Karen étaient mes meilleures amies, et faisaient donc un peu partie de ma propre petite famille, en quelque sorte. Une fois nos thés et gâteaux terminés, nous nous sommes dirigées vers un karaoké pour nous détendre. J'en avais vraiment besoin, au point d'avoir même insisté pour chanter seule sur “Tears Infection” de Kaori. * * * En arrivant à la maison, le dîner était déjà presque prêt, mais l'atmosphère était encore bien pesante. J'enlevai mes chaussures en annonçant mon arrivée. “Je suis de retour !” J'entendis alors ma mère appeler depuis la cuisine. “Bienvenue à la maison, Ayako-chan !” Le sourire regagnait mon visage. Visiblement, elle allait mieux… “Je vais me changer,” dis-je simplement avant de monter les escaliers pour aller à ma chambre. J'avais porté mon uniforme toute la journée après tout. Je pouvais sentir l'odeur d'un bon repas lorsque je sortis de la douche pour m'habiller. Une fois bien à l'aise, je descendis pour trouver Miyuki qui venait d'arriver. Mais elle n'était pas seule. Seiji était avec elle. “Oh, Seiji-kun” dis-je, sans même saluer ma sœur. C'était un peu malpoli, j'en conviens, mais c'était comme ça que je voyais ma sœur à l'époque. “Hé, Ayako-chan” me salua-t-il. “C'est nous, maman !” annonça-t-elle depuis le couloir tout en retirant ses chaussures et son manteau. Son petit ami faisait de même. Visiblement, il était de nouveau invité à dîner. Cela ne me dérangeait pas, Seiji était plutôt sympathique à toujours faire de petites blagues à table, et puis il jouait aussi aux jeux vidéo avec moi de temps à autre. Miyuki semblait vouloir aller se changer. Je la regardai grimper les escaliers. Je dois admettre que j'aimais bien son uniforme de bureau. Cela lui donnait un look classieux, très professionnel. Mais je pense que je me serai sentie bizarre à porter ça toute la journée. Seiji vint dans la cuisine pour saluer ma mère. Je le suivis, puisque le dîner allait bientôt être prêt. “Comment va Kenji-kun ?” demanda-t-elle, un peu inquiète. “Il devrait aller bien tant qu'il reste à l'hôpital pour le moment. Les médecins continuent à l'examiner,” expliqua-t-il. Apparemment, il était allé là-bas avec Miyuki avant de revenir ici. “Je vois…” Je voulais leur parler de la pièce de théâtre aujourd'hui, leur demander leur avis, mais en voyant leur état d'esprit, je ne savais pas si c'était une bonne chose à faire. Je ne voulais pas les embêter avec mes questions. Je devais prendre cette décision seule. Mon père nous rejoint peu de temps après et nous avons commencé à manger ensemble. Tout avait l'air normal… Je voulais remercier Seiji d'avoir essayé de détendre l'atmosphère, même si ce n'avait pas été une franche réussite. Tout le monde était vraiment inquiet pour Kenji. Je ne pouvais pas me permettre de les embêter avec mes propres petits problèmes. Je n'avais pas l'impression que c'était si important que ça en fin de compte, même si au fond de moi, je voulais leur crier dessus pour leur pessimisme. Cela dit, ils auraient pu penser que je prenais tout cela trop à la légère. * * * J'ai eu à nouveau du mal à dormir cette nuit-là, pas à cause de l'état de mon cousin, mais parce que j'avais toujours autant de mal à décider de ma participation ou non à cette fichue pièce de théâtre. S'ils m'avaient demandé une chanson, j'aurais sûrement accepté, mais réciter du texte, même si ce n'est que pour la voix du narrateur… “Alors, tu as décidé ?” J'entendis la voix de Ryukawa-san me tirer hors de mes pensées lors de la pause après la deuxième heure. “Ah hum…” En fait, je n'avais pas encore choisi, mais je ne pouvais pas lui dire. “Tu n'es toujours pas sûre ?” Elle semblait pensive, au son de sa voix. “Aimerais-tu venir voir comment est le club après les cours ? Ce n'est qu'une invitation.” Une invitation, mais bien sûr… Elle était plutôt insistante pour une invitation. “Bon, pourquoi pas.” D'un autre côté, j'étais trop gentille et polie pour refuser ouvertement. “Bien. Sais-tu où est la salle du club, ou bien veux-tu que je t'attende pour qu'on y aille ensemble ?” J'appréciais l'attention qu'elle portait à mon bien-être, mais je ne savais pas où était cette salle, et je ne pouvais pas lire les noms des salles sur le plan de toute manière. “Attends-moi s'il te plaît, j'aurai besoin de me faire guider jusqu'à la salle.” Je lui fis un petit sourire, acceptant ainsi son offre. Les cours se déroulèrent comme d'habitude ce jour-là, et n'étaient pas très intéressants. Ce qui me surprit cependant fut Miho. Elle montrait toujours son hostilité envers moi, mais elle ne me jouait plus de mauvais tours, et elle évitait mon regard autant que possible. Ce qui me rendait curieuse. Quand la cloche sonna la fin des cours, je n'avais même pas encore fini de ranger mes affaires que Ryukawa vint vers moi. “On y va ?” dit-elle en m'offrant son bras. “Ça ira, je peux te suivre,” dis-je avec un léger sourire tout en finissant de ranger mon ordinateur portable dans mon sac. Miho était déjà partie sans un mot, et Karen s'apprêtait à passer la porte de la salle de classe. “Je t'attendrai à la sortie du lycée,” m'offrit-elle. J'acquiesçai avant de me retourner vers notre déléguée de classe. “Je suis prête, on peut y aller.” Je tenais mon sac d'une main, tout en la suivant hors de la classe. * * * Je suivis Ryukawa au travers des couloirs. Ils étaient presque déserts du début à la fin, car de nombreux étudiants étaient soit rentrés chez eux, soit partis à leurs propres clubs. Une fois arrivée au bâtiment des clubs, Ryukawa fit glisser la porte de la salle du club de théâtre. La pièce était plutôt grande, presque autant qu'une salle de classe, mais il n'y avait pas de bureaux. Juste un tas de cartons, un rideau derrière lequel les acteurs changeaient probablement de costume, et une table dans le fond avec quelques sièges. Il y avait également un coffre plein de vêtements, sûrement des costumes. Je regardai brièvement autour de moi, incapable de reconnaître les visages. Il y avait de nombreuses voix cependant, qui discutaient de choses et d'autres que je ne comprenais pas immédiatement. Je pense que mon arrivée a été plutôt discrète. Ou pas. J'entendis Ryukawa taper dans ses mains pour attirer l'attention. “Membres du club, voici Suzumiya-san. Elle sera notre narratrice pour la pièce. Soyez gentils avec elle, car elle a des problèmes de vue.” “Euh, bonjour” dis-je timidement, en faisant un petit signe de la main à tout le monde. Il y avait un mélange à peu près équitable de garçons et filles dans ce club. Tout le monde me salua en retour. Et bien sûr, un léger grognement de mécontentement me signala la présence de Miho dans les parages. C'était sa façon à elle de me dire bonjour. “Nishijima, viens par ici s'il te plaît.” “Oui.” Tout le monde reprit ses activités, et une fille d'à peu près ma taille avec une chevelure brune couvrant les deux côtés de son visage vint vers moi. C'était une première année, à en juger par la couleur de son ruban. “Nishijima est notre metteur en scène. Elle te guidera le long de la pièce et te montrera tout ce dont tu as besoin. Je vais vous laisser un peu,” s'excusa alors Ryukawa. “Je suis Nishijima Haruka de la classe 1-C. Ravie de te rencontrer, Suzumiya-san” fit-elle en s'inclinant légèrement. Un geste que je lui retournai sur-le-champ. “De même. Je suis Suzumiya Ayako de la classe 2-A. Prends soin de moi,” répondis-je poliment. Ryukawa était la seule que je connaissais dans ce club, sans compter Miho, et j'étais un peu perdue sans elle, mais cette Nishijima semblait plutôt sympa. “Allons nous asseoir à la table du fond, pour pouvoir parler tranquillement de ce que tu auras à faire. Ce serait bien si tu connaissais la pièce aussi, sempai5).” Je hochai la tête, avant de m'asseoir à table avec elle. Ça faisait un peu bizarre de se faire appeler sempai, mais c'était inévitable, surtout dans un club où les étudiants venaient de différentes classes et années. Ils pouvaient se rencontrer et construire quelque chose ensemble. C'était peut-être le seul aspect que j'aimais avec ces clubs. “Et donc… comment on va faire ? Je suppose que je vais devoir t'expliquer toute la pièce oralement pour que tu n'aies pas à lire, c'est ça ? Ou bien est-ce que tu peux lire le script chez toi si je t'en donne une copie imprimée ?” Ses questions me surprirent. Je ne m'attendais pas à ce qu’elle, une complète inconnue s'inquiète autant. “Ben, si c'est possible, j'aimerais la version originale numérique,” dis-je, en assumant qu'ils avaient écrit ça sur un ordinateur. “Ah, donc tu peux le lire sur ton ordinateur, je vois.” Elle hocha la tête et se leva. “Hé, Seno-kun !” Elle appelait quelqu'un. En regardant derrière moi, je vis un garçon s'approcher de notre table. Il avait des cheveux courts, mais je ne pouvais pas bien voir son visage d'où j'étais. Il était dos à la fenêtre, ce qui le faisait apparaître comme une ombre à mes yeux. “Tu peux envoyer une copie du script à Suzumiya-san pour qu'elle puisse le lire sur son PC ?” lui demanda-t-elle très poliment. “Bien sûr,” fit-il avant de s'éloigner. “Seno-kun est notre scénariste. En parlant du script, justement, il s'agit en fait d'une adaptation de Cendrillon. Tu connais l'histoire, n'est-ce pas ?” Je hochai la tête. “Bon, on a juste fait quelques ajustements ici et là, mais l'histoire reste la même. Par exemple, on a trois fées au lieu d'une. Elles font un super trio,” dit-elle. “Dans ce club, on essaye de trouver des rôles qui s'accordent bien avec les personnes. Hinata, Onoki et Yanagimoto sont de bonnes amies et jouent souvent ensemble.” Je hochai la tête de nouveau, la laissant continuer sur sa lancée. C'était assez intéressant, même si j'avais l'impression d'être une touriste pour le coup. “Donc, pour ta partie…” Elle prit quelques feuilles de papier, et sembla lire quelque chose. “En fait, tout ce que tu as à faire, c'est de raconter l'histoire entre les scènes et d'introduire chacune d'elles. Tu auras beaucoup de boulot au début de la pièce, un peu entre chaque acte, et un peu aussi vers la fin. Ça ne devrait durer que quelques minutes en tout, pas plus. Cela te convient ?” “Euh, pourquoi pas,” dis-je doucement. “Je serai avec toi tout le temps, ainsi qu'avec Kenmochi-san et Matsuhiro-san. Ils s'occupent des sons et lumières pour la pièce,” m'expliqua-t-elle. “Oh, il y aura de la musique aussi ?” Elle me sourit. “Oui, l'école est plutôt bien équipée.” Je ne savais pas qu'il y avait autant de ressources pour les clubs dans cette école, mais… En y repensant, Karen semblait avoir tout ce dont elle avait besoin à son club d'athlétisme. “Ura-san fait partie de la pièce aussi ?” osais-je demander, curieuse. Nishijima hocha de nouveau la tête. “Ouaip, elle fait Cendrillon, en fait.” “Et Ryukawa-san ?” “La méchante tante.” Je gloussai un peu en pensant à leurs rôles. Cela pourrait être amusant en fin de compte. Je manquais encore de confiance en moi, mais je croyais bien pouvoir en être capable. Je ne serais pas vue du public, ma voix serait la seule partie de moi que les gens découvriraient. “Quand doit avoir lieu la représentation ?” “Dans à peu près deux semaines. Tout le monde répète pour le moment, comme tu peux l'entendre.” Et en effet, en regardant sur ma gauche, vers l'autre coin de la pièce, il y avait d'autres membres du club en train de parler. Deux semaines ? Voilà serait parfaitement suffisant pour apprendre mon texte. “Je pense que je vais accepter votre demande. Je ferai la narratrice de la pièce.” “Excellent ! Ryukawa-san !” Nishijima se leva et appela la présidente du club de théâtre. Elle vint vers moi et me remercia. “Merci beaucoup, Suzumiya-san.” “Oui, merci, on avait vraiment besoin de toi” fit Nishijima, visiblement aussi heureuse que sa présidente. Une chaleur étrange m'envahit alors, car, pour la première fois dans ma vie, je me suis sentie désirée, j'avais vraiment l'impression que ce que j'allais faire allait être utile à d'autres. J'avais l'impression que je pouvais participer à quelque chose. C'est un peu pour ça qu'on a des clubs, en fait, non ? * * * Ces deux semaines passèrent rapidement, bien trop rapidement. Je m'étais entrainée à la voix pendant les week-ends lorsque j'étais seule dans ma chambre et j'avais appris mon texte par cœur, mais il y avait toujours cette pression que l'on ressent lors d'une première fois. Karen et Shizuka avaient bien essayé de m'aider à me détendre en m'emmenant en ville la veille, mais cela n'avait pas eu l'effet désiré. Je me retrouvai en leur compagnie alors que nous nous dirigions vers l'école par un dimanche des plus ensoleillés. Je venais parfois par ici lors des festivals scolaires, mais c'était à chaque fois en tant que visiteur. Ce jour-là, ce n'était pas un festival qui rassemblait les gens, mais une représentation de Cendrillon par le club de théâtre de notre école. J'étais venue environ une heure avant que la pièce ne commence, comme indiqué par Ryukawa. “Un peu stressée ?” me demanda Shizuka avec un léger gloussement alors que nous entrions dans la salle réservée à la représentation. “Un peu,” admis-je. J'avais emporté avec moi une version imprimée du script afin de faire des vérifications de dernière minute, au cas où. Ryukawa vint me saluer. Elle était déjà dans son costume, une longue robe qui lui donnait des airs de femme moyenâgeuse, comme dans les contes de fées. “Wahou, tu es superbe,” fit Karen. Ryukawa s'inclina pour la remercier, et me prit la main. Shizuka s'inclina également et se présenta. “Je suis Makihara Shizuka, deuxième année au lycée Sunagawa. Je suis une amie d'Ayako.” “Je m'appelle Ryukawa Kimiko, deuxième année et déléguée de classe. Je vais m'occuper de Suzumiya-san. Profitez-en pour prendre vos places et vous détendre,” leur dit-elle. “À tout à l'heure.” Je les saluai simplement, avant de suivre Ryukawa en coulisse. Tout le monde était en train d'ajuster ses costumes, et quelques étudiants courraient de-ci de-là afin de préparer les accessoires et le décor, ainsi que d'autres choses que je ne voyais pas très bien de là où j'étais. Ryukawa m'emmena de l'autre côté des coulisses, à l'intérieur de la régie. À l'intérieur, je reconnus immédiatement quelqu'un à sa chevelure. “Nishijima, Suzumiya-san est arrivée” lui annonça mon guide. “Oh !” La jeune fille releva la tête qui semblait plongée dans de la lecture, et me regarda. Je lui fis un sourire en réponse. Il y avait deux autres personnes dans la pièce. Deux garçons que je ne connaissais pas. Ils étaient probablement responsables des sons et lumières, mais leurs noms m'avaient échappé pour le moment. La pièce était plutôt petite, et il y avait une console pleine de boutons qui contrôlait les différents aspects de la scène. Pour moi il ne s'agissait que de boutons qu'on pouvait tourner à droite ou à gauche. Il y avait des étiquettes pour chacun d'entre eux, mais je ne pouvais pas les lire ; ce n'était pas non plus comme si cela m'intéressait grandement. “Je vais vous laisser. Faisons du bon travail !” Tout le monde laissa échapper un “oui” simultané, sauf moi. Mais c'était sûrement parce que je n'étais pas encore habituée à agir en équipe comme cela… Nishijima se tourna vers moi dès que Ryukawa nous eut quittés. “Bon, Suzumiya, voici Kenmochi-san et Matsuhiro-san. Comme je te l'avais expliqué lors de ta visite, ils sont respectivement responsables des lumières et des effets sonores.” “Enchanté,” dirent-ils chacun leur tour en s'inclinant. Je m'inclinai poliment en retour. “Je m'en remets à votre bienveillance.” “Prête ?” me demanda-t-elle. Je hochai la tête. “Bien, voici ton siège.” Elle m'amena à un siège en face d'une partie de la console de mixage. Une fois assise, je vis que le microphone était devant moi. “L'interrupteur est là.” Avant que je ne puisse demander, elle prit ma main dans la sienne et la guida jusqu'à un bouton. “Presse-le vers le haut pour allumer le microphone, et vers le bas pour l'éteindre. Allume-le juste avant de parler.” Je hochai la tête de nouveau. “Je m'en souviens, grâce à la répétition la semaine dernière.” “Cela serait bien que tu fasses un dernier test” fit l'un des garçons. Je suppose que cela devait être Matsuhiro. Il avait une voix grave, et à en juger par sa silhouette, il devait être plutôt bon athlète. Mais c'est tout ce que je pouvais en dire. “Un autre test ?” demandai-je, intriguée. “Pour entendre si ta voix est trop forte ou pas. Cela avait l'air d'aller durant la répétition générale, mais on ferait mieux de s'en assurer encore une fois avant la représentation finale,” m'expliqua-t-il. “Allume le micro et dis quelque chose avec ta voix habituelle.” Je m'étais bien entrainée à parler ces deux dernières semaines, et j'avais prévu d'utiliser une voix neutre pour narrer cette histoire. J'inspirai, et allumai le microphone avant de parler. “Ici Suzumiya. Ceci est un test. 1 2 1 2.” C'était sûrement bien idiot. J'entendis ma voix amplifiée en parlant, et quelques gloussements venant de l'extérieur. Cela me gêna quelque peu. Ce n'était pas ce à quoi je m'attendais, mais… je me sentais bien, en fait. “On dirait que tout est OK,” déclara Matsuhiro. “Tout le monde est prêt, alors. On a plus qu'à attendre le début de la pièce. Tu l'annonceras, n'est-ce pas Suzumiya-san ?” “Bien sûr !” répondis-je avec un petit sourire, en restant assise devant la console. Je tremblais un peu, mais j'arrivais à me contrôler pour le moment. C'était ma première fois et cela me rendait vraiment nerveuse. * * * “Il était une fois…” Je parlai clairement dans le microphone, les yeux fermés, le texte défilant dans la tête. J'avais bien fait attention à apprendre par cœur ce que j'avais à dire afin de ne pas avoir à le lire pendant la représentation. Avec mon handicap, cela m'aurait amenée à tenir le script entre mes lèvres et le microphone pour espérer y voir. “…une jeune fille, oppressée par sa mère adoptive et ses demi-sœurs, qui faisait de son mieux pour garder son doux sourire malgré ses difficultés avec sa nouvelle famille…” Sérieusement, je m'étais investie À FOND dedans, car ne pas rire au moment de prononcer « doux sourire » tout en pensant à Miho était une épreuve difficile. J'avais imaginé leur suggérer de renommer la pièce « Tsundrillon6) », mais je décidai de garder ça pour moi. Je parlai de façon fluide dans le microphone, même si je n'écoutais pas ma propre voix. J'espérais ne pas avoir fait trop d'erreurs, car je prenais mon rôle très au sérieux, même si ce n'était que de la narration. Le club de théâtre, et Ryukawa en particulier, ainsi que Nishijima, me faisaient réellement confiance. Je ne pouvais pas les décevoir ! Le premier acte commença juste après mon monologue, et je pris mon monoculaire en main pour apprécier le spectacle. Miho, Ryukawa, et les autres membres jouaient sur scène. C'était impressionnant… Miho avait ce regard si sérieux, elle avait l'air plongée dedans… Je pouvais dire ô combien cela devait être important pour elle. Je me demandai brièvement si elle essayait de commencer une carrière ou si elle était vraiment sérieuse avec le club. En voyant le premier acte toucher à sa fin, on me rappela soudainement que je n'étais pas une spectatrice : je sentis un doigt sur mon épaule gauche. “Suzumiya-sempai… !” “Oh !” J'étais bien embarrassée ! Je me rassis aussitôt, en prenant ma respiration, et allumai le microphone lorsque Nishijima chuchota à mon oreille : “Vas-y !” Je commençai alors à réciter mon texte une fois de plus. Je commençai seulement à bien m'en imprégner. “…et quand l'annonce du bal arriva jusqu'à la maison de Cendrillon, ses deux demi-sœurs bouillonnaient d'excitation et d'impatience. Elles voulaient que le Prince les choisisse !”Je ne parlais pas comme si je lisais simplement mon texte, mais plutôt comme si je racontais une histoire à quelqu'un. C'est comme ça que mon père faisait pour moi quand j'étais petite… Je ne pouvais pas bien lire, car c'était fatigant pour mes yeux, et mon père s'asseyait souvent au bord de mon lit pour me lire un livre avant de m'endormir. C'est comme ça que j'ai commencé à aimer les livres et les histoires, et je voulais en lire encore plus. En me forçant à lire malgré ma mauvaise vue, j'avais réussi à m'y habituer. C'était ça, ma vie de tous les jours. Vivre les mots ainsi était normal pour moi. Les différents actes et scènes passèrent plus rapidement que je ne l'avais prévu quand j'avais lu le script pour la première fois. J'aimais bien prendre cette voix de conteuse, comme si j'observais les personnages depuis une certaine hauteur, assise avec un livre sur les genoux en train de raconter une histoire au public. Mais le truc, c'est que je n'avais pas besoin de livre puisque je connaissais l'histoire. Je pouvais parler de cette dernière avec différents tons dans la voix et en marquant certains mots plus que d'autres. Je ne pouvais pas faire de gestes, mais je n'en avais pas besoin. Je ne pouvais pas faire de grimaces, mais je n'en avais pas besoin non plus. Toutes les émotions, tous les sentiments de cette histoire, tous mes sentiments, étaient transportés par ma voix jusqu'au public. J'étais capable de le faire frissonner d'anticipation ou le faire rire avec les voix que j'utilisais. Et elle était ici. La réponse que j'avais cherchée pendant longtemps, pendant si longtemps. “Le prince partit avec la nouvelle princesse dans son magnifique carrosse. Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d'enfants.” Je soupirai après avoir coupé le microphone, et je pouvais entendre les applaudissements venir des spectateurs. Je sentis alors une main sur mon épaule. “Suzumiya-sempai, c'est à notre tour” fit Nishijima, avant de prendre ma main et de m'amener jusqu'à la scène, où tout le monde s'était aligné. “Incline-toi comme tout le monde !” me chuchota-t-elle, et c'est ce que je fis, voyant les applaudissements du public pour le club de théâtre. Je faisais partie de leur équipe après tout, et mon rougissement fût sûrement remarqué. Je m'inclinai face au public tout en tenant la main de Nishijima. À ma droite était une fille que je ne connaissais pas, mais qui faisait aussi partie du club. Cela m'était égal en fait. Je ne pouvais pas voir Shizuka ou Karen, mais je savais qu'elles étaient sûrement là, dans la salle, à applaudir. Les applaudissements durèrent une bonne minute, avant que le rideau ne tombe, et que tout le monde commence à se féliciter les uns les autres. Je me mis un peu à l'écart… Je n'avais fait que la voix de la narratrice entre les actes… Ce n'était rien comparé au travail qu'ils avaient accompli sur les costumes, les accessoires, la musique et les effets sonores. Tout ce travail accompli… …mais j'avais tort. “Suzumiya.” Je levai les yeux, et vit Miho, dans sa robe de Cendrillon. “Ta main” dit-elle simplement, et je compris alors qu'elle me tendait la sienne. Elle la prit et la serra. Oui, Miho et moi étions en train de nous serrer la main. Inutile de préciser que j'étais complètement abasourdie. “Merci d'avoir sauvé la pièce. Tu as bien parlé.” “Sauvé… la pièce ?” “Oui, c'était très important pour moi. Mes parents sont mutés en Europe, et c'est ma dernière année dans ce lycée.” La nouvelle était tellement incroyable que je n'ai pas lâché sa main. “C'est vrai ?” Elle hocha simplement la tête. “Encore une fois, m-merci.” Elle détourna son regard, visiblement embarrassée.C'était une Miho bien différente de celle que je connaissais. “Tu t'es fait enlever par des extra-terrestres ?” Elle lâcha ma main. “Hein ?!” “Je plaisante, je plaisante.” Je me sentais un peu bête après cette blague, mais je ne pouvais pas m'en empêcher… “Ayako-chan !” J'entendis une voix familière m'appeler au loin, et en me retournant, je pouvais apercevoir Karen et Shizuka qui avaient apparemment réussi à s'incruster en coulisse. Et une surprise de taille m'attendait. Karen me prit dans ses bras et m'enlaça devant tout le monde. “K… Karen ? C'est un p'tit peu embarrassant… !”Il y avait des gens autour de nous, mais Karen ne semblait pas gênée le moins du monde d'enlacer quelqu'un, sans doute après avoir vécu autant d'années aux États-Unis. “Ah, désolée, désolée !” dit-elle en me relâchant. “C'était incroyable ! Entendre ta voix par les haut-parleurs comme ça, c'était comme si tu étais une personne totalement différente,” fit remarquer Shizuka. “Et plus mature aussi.” Mes joues rougirent. “Ah, euh, je suppose… Vous savez…” J'essayais de trouver mes mots. “J'ai compris quelque chose durant cette pièce. Je… Je veux que ma voix atteigne les gens. Je veux utiliser ma voix pour donner vie à des personnages et à des histoires.” Je pris ma respiration et fermai les yeux quelques secondes, avant de les rouvrir, et de prendre les mains de mes amies dans les miennes. Mon corps était empli de chaleur et d'excitation. “Je veux devenir doubleuse !” A suivre… * * * Preview : La prochaine fois ! Karen : “Shizuka-chan, qu'est-ce qui t'arrive ?” Shizuka : “J'ai pas envie d'en parler…” Karen : “T'as l'air lugubre ! Tu ne vas pas pouvoir aider Ayako à atteindre son rêve comme ça.” Shizuka : “…” Karen : “Des problèmes en amour ?” Shizuka : “T'aimerais bien, hein.” Karen : “J'avais raison.” Shizuka : “Veux-tu que je parle de ta vie sentimentale à la place, ou plutôt de son absence ?” Karen : “Gah !” Shizuka : “La prochaine fois, dans Blind Spot chapitre 1337 !” Karen : “*soupir* Tout faux, c'est le chapitre 8 !” Shizuka : ”'Un choix d'adulte.'” Karen : “Tu es une adulte maintenant ?” Shizuka : “Je suis plus femme que toi, au moins.” Karen : “HÉ !” --- Notes: 1) le titre de ce feuilleton se traduit par “Entre Ciel et Terre”. Il est totalement fictif et n'existe pas. 2) Au Japon, appeler quelqu'un par son prénom ou nom de famille est d'une grande importance et montre quel genre de relation vous avez avec cette personne. Même les étudiants s'appellent entre eux par leur nom de famille, à moins qu'ils ne soient bons amis. Appeler quelqu'un par son nom de famille est aussi un signe de politesse, en général. 3) Virelangue : Celui-ci signifie littéralement « Le bureau des brevets de Tokyo a précipitamment rejeté la permission aujourd'hui. » Voyez cette page (http://www.uebersetzung.at/twister/ja.htm) pour d'autres virelangues japonais. C'est l'équivalent de « Les chaussettes de l'archiduchesse… » chez nous. 4) Todai = Tokyo Daigaku = Université de Tokyo. L'une des plus, si ce n'est la seule, université reconnue du Japon. Pour beaucoup d'entreprises, il y a Todai et le reste. Si vous ne sortez pas de Todai, vous serez payé moins. 5) Sempai : voir http://blindspot.teri-chan.net/dc2/index.php/post/2007/01/01/15-les-titres-honorifiques-en-japonais. En gros, Nishijima appelle Ayako sa sempai, car Ayako est en seconde année de lycée tandis que Nishijima est en première année, ce qui rend Ayako “plus expérimentée” et inspire le respect pour Nishijima. 6) Tsundrillon : Tsundere est un terme japonais désignant une fille étant froide et insupportable au premier abord (lire : chieuse), mais qui peut avoir de bons côtés et être gentille lorsqu'on la connaît mieux. Cendrillon s'écrivant 'Cinderella' en anglais (et en japonais) cela donne en version originale Tsunderella. Un excellent jeu de mots si je puis me permettre.