Chapitre 1

Ma première année de lycée a été quelque chose d’entièrement nouveau pour moi. Je ne sais pas quand tout a vraiment commencé à changer. Peut-être que c’était juste le premier virage de ma vie, ou peut-être que je ne faisais que commencer à réaliser le gigantisme du monde qui m’entourait. Ça peut être très effrayant et excitant à la fois.

« Je serai votre professeure principale cette année. Je me suis déjà présentée hier, mais comme je suis certaine que plusieurs d’entre vous n’écoutaient pas… Je m’appelle… »

Et l’enseignante, une femme, probablement la trentaine bien avancée, à ce que je pouvais voir et entendre, commença à écrire son nom au tableau. C’est là que j’ai arrêté de faire attention et que j’ai porté mon regard sur la classe qui m’entourait, ou plutôt vers les élèves qui m’étaient directement contigus. À ma gauche, une fille me fit un sourire et un petit salut de la main quand elle me remarqua.

C’était Karen, l’une de mes deux meilleures amies. Sa mère est japonaise, et son père américain, ceci expliquant le nom à la consonance étrangère. Karen est une fille plutôt athlétique, avec une silhouette fine et de jolies courbes. Ça ne me surprend pas que la plupart des garçons bavent en la voyant. Son visage est presque parfait, avec de longs cheveux bleu foncé qui vont normalement jusqu’à son dos. Sauf qu’aujourd’hui, elle a décidé de les porter en queue de cheval avec un ruban blanc. Attendez, ce n’est pas bleu clair plutôt…? Bah, ça n’a pas d’importance.

Elle semblait aussi ennuyée que moi. Je lui ai retourné son sourire et elle s’est alors penchée vers moi.

« Elle s’appelle Eriko Kasuga. » me chuchota-t-elle, en pointant du doigt le tableau noir et notre professeure principale.

« Oh, merci. » répondis-je également dans un souffle. Seulement mon regard se porta alors de nouveau face à moi, vers ce tableau noir et la femme qui était devant. Je pense qu’elle souriait dans ma direction.

« Bien, il est temps de se présenter, non ? Commençons par la première rangée, d’accord ? »

C’est ainsi que commença le long processus de présentation de la classe. C’était plus que nécessaire étant donné qu’il n’y avait que des nouvelles têtes. Notre école était assez importante, et couvrait le collège et le lycée. C’était plutôt rare que des étudiants soient transférés ici durant le collège, et la plupart des transferts étaient faits lors de la première année de lycée. Mes parents ont décidé de me mettre dans cette école surtout pour m’éviter la douloureuse expérience de redécouvrir un nouvel environnement durant la transition du collège au lycée.

Je n’ai pas vraiment regardé qui se présentait. Leurs voix étaient suffisantes pour me faire une idée de quel genre de personnes ils ou elles pouvaient être.

Ah, on dirait que c’est au tour de Karen. Elle se leva, comme tout le monde avant elle.

« Je m’appelle Karen Sakazaki. Mon père est américain, mais il a voulu garder le nom de famille de ma mère. » commença-t-elle par expliquer, comme pour clarifier les choses dès le début de l’année. Bien joué. « J’aime le sport et les films, et aussi sortir avec des amis. Ça peut sembler un peu classique, mais c’est comme ça que je suis. J’espère que tout le monde s’entendra bien cette année. »

Son discours fit rire quelques élèves. C’est bon Karen, je suis sûre que tu leur as laissé une bonne impression !

« Merci Sakazaki-san, » dit le professeur doucement. « Suivante, s’il vous plaît. »

J’étais la suivante. Quelqu’un pour allumer les projecteurs ?

Je me levai doucement de mon siège, et regardai face à moi l’enseignante à l’autre bout de la salle de classe, avant de commencer mon petit discours de présentation. J’y avais seulement réfléchi depuis hier en fait. Ce genre de discours pouvait décider de votre sort pour le reste de l’année parmi vos camarades.

« Je m’appelle Ayako Suzumiya. »

C’est là que ça devient intéressant. Au début je voulais dire que j’aimais les extra-terrestres, les voyageurs du temps et les gens doués de pouvoirs extra-sensoriels, mais je me suis retenue. Ça aurait fait trop cliché.

« J’aime la musique japonaise et étrangère, ainsi que les mangas et les romans. J’aime aussi beaucoup écrire et chanter. Je suis heureuse de vous rencontrer. »

J’ai alors salué la classe en me penchant doucement. Oui, je sais, c’était plutôt nul, mais c’est vraiment le mieux que je puisse trouver. Oui, depuis hier. Oh allez, c’est juste un discours de présentation…

Lorsque je me suis rassise, le professeur n’a pas appelé l’étudiant suivant tout de suite.

« Suzumiya-san aura besoin de toute votre aide et de toute votre attention cette année… »

Ah, j’aurais dû m’en douter. Après tout, bien qu’étant dans la même école depuis des années, il y avait plein de nouveaux ici qui ne me connaissaient pas, héhé.

« …car elle souffre d’une déficience visuelle. Elle pourra avoir besoin d’aide pour lire de loin ou écrire. Cependant, elle fait tout comme tout le monde la plupart du temps, comme vous et moi, alors traitez-la comme quelqu’un de tout à fait normal et soyez amicaux envers elle, d’accord ? »

C’est bizarre, j’ai en fait l’impression d’être spéciale quand les gens me présentent de cette manière.

Certains élèves regardèrent dans ma direction, je pouvais le sentir. C’est tout à fait normal après tout, ce n’est pas tous les jours que vous avez une camarade de classe avec un handicap. La plupart du temps, les enfants comme moi font leur scolarité dans des écoles spécialisées et n’en sortent pas avant la fin. Ils vivent avec d’autres filles et garçons handicapés, et sont confinés dans ces bulles protectrices. Oh bien sûr, une fois qu’ils ont leur diplôme, ils sont aussi accompagnés jusqu’à ce qu’ils trouvent un travail, mais quel genre de travail ?

Mes parents ne voulaient pas que ça se passe ainsi, et maintenant que j’ai l’âge de penser par moi-même, je les remercie tous les jours pour avoir pris cette décision.

Oh, ça n’a pas été facile tous les jours. Certains professeurs avaient apparemment beaucoup de mal pour s’adapter à mon problème, mais en fin de compte, je ne pense pas devoir me plaindre. J’étais en général parmi les élèves préférés des enseignants. En fait, ça peut aussi être une plaie quand on oublie de faire ses devoirs…

« Ceci dit, élève suivant ! »

Et les discours d’introduction continuèrent jusqu’à ce qu’on arrive à la fin de la liste des élèves de notre classe. Le reste de la matinée fut occupé par quelques informations diverses et variées sur la vie à l’école et une brève description des principaux clubs. Bien sûr, rejoindre un club était grandement encouragé, même si pas obligatoire. Je n’étais pas trop attirée par les clubs. La plupart du temps, j’accompagnais Karen faire ses activités au club d’athlétisme, et je la regardais de loin. Je pourrais toujours rejoindre le club de littérature, cependant…

Quand la cloche sonna, signalant le repas du midi, Kasuga-sensei vint vers moi alors que je rangeais mes affaires.
C’est à ce moment-là que j’ai pu l’observer de plus près. Elle avait de longs cheveux sombres et était plutôt bien habillée, avec un tailleur sobre, mais efficace. Je levai alors la tête lorsqu’elle commença à parler.

« Suzumiya-san, si vous avez besoin de quoi que ce soit, venez me voir, d’accord ? Vous me trouverez facilement dans la salle des professeurs, je suis juste à côté de la porte quand on entre à l’intérieur » m’expliqua-t-elle. Elle me semblait plutôt gentille et polie au départ, mais mieux valait attendre les cours suivants pour s’en assurer.

« Merci, sensei. Je m’en souviendrai. »

Je me suis penchée en remerciement. Je suis toujours très polie : après tout, comment peut-on être en colère contre quelqu’un de poli ? Je n’avais pas l’intention de venir la voir pour le moment, puisque je connaissais bien l’école, y ayant vécu quelques années déjà.

Lorsqu’elle me permit de partir, je pus rejoindre Karen, qui m’attendait dans le couloir, et nous sommes ensuite allées à la cafétéria pour le déjeuner.

* * *

« Alors, qu’est-ce qu’on a ici ? »

C’était l’éternelle question que je posais à Karen chaque fois qu’on allait manger à la cafétéria scolaire. Savoir ce qu’on va manger est quand même bien mieux que d’avoir une mauvaise surprise, non ?

« Hmm, voyons voir… Il y a des hamburgers aujourd’hui et aussi du riz au curry avec du porc. »

« Ah, je vais prendre le riz-curry-katsu alors, » répondis-je, en suivant Karen et en prenant un plateau pour nous servir en repas et dessert.

« Hmm, suis-moi, on va aller à une table où il y a quelques-uns de nos camarades de classe, » me dit-elle, en s’assurant que je tenais bien mon plateau derrière.

Mon premier repas au lycée était plutôt sans grand intérêt. Je mangeai avec Karen, et quelques-uns de nos camarades de classe. Tout le monde discutait des écoles d’où ils ou elles venaient.

« N’oublie pas qu’on a rendez-vous avec Shizuka après les cours. » me rappela Karen. Je la contemplais manger son hamburger face à moi.

« Oui… J’espère que tout se passe bien pour elle, à son école… »

Shizuka était ma deuxième meilleure copine, et aussi une amie d’enfance. Elle était dans la même école que Karen et moi jusqu’au collège, et est allée dans une autre école du voisinage. Elle voulait devenir styliste plus tard, alors elle avait dû choisir un cursus bien spécifique afin d’avoir plus de chances d’entrer dans une université d’esthétisme.

« Je pense oui. Elle doit être contente de pouvoir enfin faire un pas vers son rêve, » continua Karen.

« Tu n’as pas encore pensé à ce que tu voulais faire plus tard ? Tu penses quoi de tous ces discours que les profs nous ont faits lors de la remise des diplômes du lycée ? Tu sais, sur le fait de penser à notre avenir, tout ça… »

« Bah, je n’ai pas vraiment encore trouvé quoi faire, » répondit-elle en haussant les épaules. Karen peut parfois être insouciante. Mais c’est mon cas aussi de temps en temps…

« Je dois admettre que je n’y ai pas trop pensé non plus. »

« Hé bien, arrêtons de penser à ça. On ira voir Shizuka et faire un peu de karaoké pour fêter notre première année au lycée. »

J’esquissai un large sourire. Je dois admettre que j’aime le karaoké. Beaucoup, en fait.

* * *

Notre tout premier cours fut celui d’anglais, avec Kasuga-sensei. L’anglais ne me déplaît pas, la sonorité et le ton de la langue raisonnent plutôt bien dans mes oreilles. J’ai toujours eu du mal pour le parler couramment, mais lire de petits romans en anglais m’a beaucoup aidée au niveau du vocabulaire. Évidemment, Karen était plutôt aidée aussi en la matière avec ses fréquents voyages à l’étranger.

Alors que le cours commençait, je plaçai mon ordinateur portable sur mon bureau et je l’ouvris. Pourquoi ai-je un portable, vous demandez-vous ? Hé bien, depuis que je suis petite, j’ai été entraînée à taper avec des machines à écrire. Je ne suis donc pas très douée au stylo. On pourrait même rajouter que je suis plutôt lente avec, mais je m’en moque. J’écris sur un ordinateur portable que mes parents m’ont acheté il y a quelques années, pour l’école. Chaque fois que cela est possible, les professeurs me donnent des documents sur CD ou clés USB, pour que je puisse les lire à l’écran, les agrandir et changer le contraste de la page. C’est vraiment pratique pour moi, mais j’aurais préféré que ce portable soit plus petit, et plus léger aussi. Il pèse un peu lourd dans mon sac et prend pas mal de place.

Mettons les choses au point : je ne suis pas fan des ordinateurs. Bien sûr ils sont bien pratiques, mais ils ne m’intéressent pas plus que ça non plus. Je les utilise juste comme des outils puisque je ne peux pas lire et écrire normalement. Ah, et puis ils peuvent être très utiles quand un cours devient très chiant. Je peux écrire sur un autre fichier ou lire autre chose sans que les professeurs ne s’en rendent compte. Oui, je peux être vile parfois aussi.

Karen est assise à ma gauche. Normalement les places sont décidées aléatoirement au début de l’année scolaire, mais j’obtiens toujours un traitement spécial. Karen et Shizuka aussi, puisque, c’est un fait connu, nous sommes de bonnes amies et qu’elles m’aident beaucoup. Mon siège et mon bureau sont près d’une prise de courant pour que je puisse mettre en charge mon portable chaque fois que je suis en classe.

Au collège, certains camarades étaient plutôt jaloux que j’aie un ordinateur tout le temps avec moi, en m’accusant de regarder des films ou de jouer à des jeux pendant les cours. Je ne pouvais pas prouver le contraire, tout comme ils ne pouvaient pas prouver qu’ils avaient raison. J’avais donc décidé de les ignorer.

Les cours pouvaient être très ennuyants parfois. À quoi vous attendiez-vous ? Me promener avec un ordinateur portable dans mon sac me faisait ressembler à une gamine pourrie-gâtée par l’argent de ses parents, et qui pouvait potentiellement avoir tout ce qu’elle voulait, surtout que les professeurs me chouchoutaient la plupart du temps. Grâce à Shizuka et Karen (surtout Karen en fait) qui me défendaient toujours, je me sentais un peu plus en sécurité. Les pensées de jalousie de certains m’atteignaient tout de même sans qu’ils ne le fassent exprès.

Mais maintenant tout ça, c’est du passé ! Je suis au lycée, et personne ne va m’embêter !

« Ayako… Ferme ce Solitaire tout de suite, » me chuchota une petite voix sur ma gauche, tel un ange gardien. C’était Karen, bien entendu.

« Oh, mais c’est tellement chi… »

Une autre voix vint m’interrompre depuis l’autre bout de la salle de classe.

« Suzumiya-san, pourriez-vous nous lire le reste de l’article ? »

…Zut.

* * *

Je soupirai encore lorsque les cours furent terminés pour la journée. J’avais réussi à faire croire que je faisais attention tout à l’heure, pendant le cours d’anglais. Mon honneur était sauf, au moins.

Karen me tapota l’épaule.

« Dis donc, tu devrais trouver un boulot de diplomate ou quelque chose comme ça, tu as eu chaud. »

J’avais essayé d’expliquer que je cherchais où on était exactement dans le texte, vu que je ne faisais qu’écouter pour reposer mes yeux. Oui, c’est ce que j’avais dit à la prof. Oui, elle y avait cru, heureusement pour moi.

« Ce n’est pas très marrant, Karen. » répondis-je, en rangeant mon ordinateur dans mon sac. J’étais encore un peu embarrassée. Ce n’est pas comme si quelqu’un avait pu s’en rendre compte, je pense, mais je ne voulais pas attirer l’attention de cette manière.

« Oh, tu devrais me remercier, j’ai essayé de te prévenir que la prof regardait de ton côté, » dit-elle avec un large sourire.

« D’accord, d’accord, je vais te payer ta boisson au karaoké. » laissai-je échapper avec un petit soupir.

* * *

Une fois en dehors de l’école, Karen passa son bras sous le mien, pour me tenir près d’elle pendant que nous marchions dans les rues vers le karaoké où Shizuka nous attendait probablement déjà. Je ne voyais pas bien du tout dehors, c’est pourquoi Karen me guidait souvent de cette manière, avec son bras tenant le mien. Ça ne semblait pas l’embarrasser du tout, et je dois admettre que je ne l’étais pas trop non plus, même si de loin, les gens pouvaient nous prendre pour un couple, ou bien de très proches amies. Bon, on est quand même des amies très proches.

Alors que l’on approchait du karaoké, une jeune fille avec de courts cheveux noirs et un serre-tête jaune nous accueillit. Son uniforme était assez contrasté par rapport au nôtre, bien plus classe en fait. Il était composé d’un blazer brun, d’une chemise blanche et d’une cravate, tout cela avec une jupe grise. À côté de ça, mon uniforme et celui de Karen étaient beaucoup plus simples : le classique uniforme marin en tons verts, avec une jupe plissée bleu marine.

« Vous êtes en retard les filles, » fit Shizuka avec un sourire, en nous pointant du doigt.

« Salut, Shizuka-chan, » dis-je en observant son uniforme un peu plus tandis que l’on s’approchait d’elle.

« Bah, les cours se sont terminés plus tard que prévu, et tu sais que j’ai toujours mon petit bébé à trimballer. » Karen, méchante !

« Mou…! » boudai-je comiquement, ce qui fit quelque peu glousser Shizuka.

« Bon, allons-y les filles, » sourit-elle « On aura tout le temps de discuter une fois assises autour d’un micro ! »

Ai-je oublié de mentionner que Shizuka adorait aussi le karaoké ?

* * *

En fait, le karaoké n’est pas trop fait pour moi. Chanter devant un écran affichant des paroles aurait pu me paraitre plutôt inutile, vu que je ne pouvais pas les lire de loin, et m’approcher de la machine aurait sûrement rendu mes oreilles inopérantes de protestation après deux heures d’utilisation intense.

C’était bien sûr, sans compter sur ma capacité à mémoriser les chansons que j’aimais par cœur. Je ne suis pas très difficile en musique, et chaque fois que Garnet Moon de Hitomi Shimatani, ou certaines chansons entraînantes de Lia passaient, on pouvait compter sur moi pour les chanter fort et bien.

Shizuka aimait plutôt la pop et le rock, et elle et moi nous nous disputions souvent pour savoir quelle chanson passer ensuite.

Il ne servait pas à grand-chose de parler pendant le karaoké, puisque la musique dans ces petites salles était assez forte, mais c’était plutôt rafraîchissant de chanter avec ses amies… On avait assez de temps pour discuter une fois dehors, en retournant à pied chez nous.

« Bon, j’y vais. Je te prendrai ici pour aller à l’école demain, Ayako, » fit Karen en nous quittant.

« Passe une bonne soirée ! » répondit Shizuka avec entrain en agitant sa main. Karen fit de même avant de disparaître de ma vue.

« Bon, allons-y. »

Shizuka marcha à côté de moi. Elle ne me prenait pratiquement jamais le bras comme Karen le fait si souvent. Peut-être est-ce parce qu’elle me connaissait un petit peu mieux que Karen. Shizuka savait bien que je me sentais blessée d’être traitée comme une enfant. Après tout, on se connaissait depuis la maternelle.

« Comment était ton premier jour alors ? Je vous ai manquées ? » demanda Shizuka.

« Bah, notre professeur principal est sympa. À part ça, il n’y a pas grand-chose à dire. »

« Pas vraiment bavarde à ce que je vois, comme d’habitude, » sourit-elle d’un air malicieux.

On avança quelque peu avant qu’elle ne me pose une autre question.

« Et des beaux gosses ? » demanda-t-elle avec un autre sourire. Shizuka aime bien m’embêter sur mon manque de chance avec la gent masculine. Au moins, Karen sait ce que je ressens…

« Oh allez, Shizuka, tu sais comment ça se passe avec moi. »

« Oui, soit Karen leur fait peur, soit c’est toi. »

Que pouvais-je répondre ? C’était vrai… Karen, belle et forte comme elle était, intimidait beaucoup les garçons et les filles. Et moi… disons qu’avoir un handicap n’aidait pas beaucoup parfois.

« Je sais que tu ne peux pas voir tous les gens de près, mais il n’y en avait pas un seul autour de toi, en classe ? » demanda Shizuka, insistant sur le sujet.

« Je n’ai pas vraiment pris le temps de remarquer. Je veux dire, je pense qu’il n’y en avait pas tant que ça, » répondis-je simplement, sans paraître trop intéressée par la discussion. Ce n’est pas comme si je n’avais pas essayé de regarder autour de moi, mais dans ma classe, les garçons n’avaient rien de spécial. Ou alors, il était peut-être trop tôt pour le dire.

« Ah, c’est pas drôle. » dit-elle en haussant ses épaules.

Nous arrivâmes rapidement à un croisement. Je n’étais pas très loin de ma maison, mais Shizuka habitait non loin, sur l’autre route.

« Je vais te laisser ici, ça va aller, Ayako-chan ? » demanda-t-elle gentiment.

« Oui, ne t’inquiète pas, Shizuka-chan. Je connais mon chemin à partir d’ici. »

On s’est dit au revoir et on s’est séparées. Je marchai silencieusement vers ma maison. À cette heure-ci, le soleil était déjà en train de se coucher, me permettant de marcher librement sans avoir à cacher mes yeux du soleil ou de cligner à chaque seconde.

J’aime beaucoup les ténèbres. Enfin, à demi teinte quand même. Le soleil m’aveugle assez facilement.

Alors que je marchai dans les rues du quartier résidentiel où je vis, et que je connais bien vu que j’y ai vécu depuis que je suis née, j’ai soudainement bousculé quelqu’un sur ma droite à un autre croisement. Pas de mal cependant, je ne suis pas tombée.

« Je suis désolée, » laissai-je échapper en excuses, en me penchant un peu. Lorsque je me redressais, je vis que j’avais bousculé un homme un peu âgé, probablement un employé de bureau qui retournait chez lui, à en juger par son accoutrement.

« Regarde où tu vas gamine ! » me lança-t-il.

H-Hé !

« Je m’excuse monsieur, j’ai des problèmes de vue. »

« Bah, comment veux-tu que je le sache !? »

Il commençait à me taper sur les nerfs, là.

« Je m’excuse ! » lâchai-je de nouveau, ne voulant pas m’attirer des ennuis avec qui que ce soit. Bon, après tout c’était de ma faute cette fois, non ?

« Ah, peu importe… » Il semblait fatigué lui aussi par cette discussion et se retourna sans un mot, en se dirigeant vers la direction d’où je venais. Franchement, j’avais de la peine pour sa femme et ses enfants, s’il en avait. Il n’avait pas l’air vraiment heureux.

Je me suis dirigée chez moi en haussant des épaules, et en faisant un petit peu plus attention. Ce n’était pas la première fois que cela m’arrivait, mais ce type là avait l’air plutôt irrité.

* * *

« C’est… moiiiii ! » dis-je d’un ton enjoué en faisant un pas à l’intérieur.

« Bienvenue à la maison Ayako-chan. » Ma mère me répondait depuis la cuisine. J’enlevai mes chaussures dans l’entrée et m’avançais vers la source de la voix. Elle était là, et commençait les préparatifs pour le dîner. Elle était plutôt du genre femme au foyer, en fait. Je n’étais pas vraiment d’accord avec ce style de vie, mais au moins ça lui permettait de nous préparer de délicieux repas, à mon père, ma grande sœur et moi. Je n’avais juste pas envie de devenir pareil plus tard. J’ai suffisamment de mal avec les tâches ménagères de toute façon.

« Alors, comment était ta première journée ? » demanda-t-elle, apparemment très excitée à l’idée de m’entendre tout lui raconter. Ma mère est plutôt belle pour son âge, avec ses longs cheveux bruns, attachés en une tresse qu’elle laisse bien souvent tomber sur sa droite. Elle est plutôt calme et chaleureuse, mais elle peut aussi être très effrayante quand elle est en colère. Un conseil : ne jamais la pousser vers ses limites…

« Ça a été, je pense. Comme d’habitude. La prof était plutôt gentille aussi. Je pense que ce sera une bonne année. On a aussi rencontré notre professeur de maths, mais il était plutôt sans intérêt. Il ne nous a même pas salués, il a directement commencé son cours, » dis-je en haussant les épaules. Je n’aimais pas trop parler de ce qui s’était passé pendant la journée, à moins qu’on me pose des questions précises. Je suppose que c’est seulement parce que je n’aimais pas ennuyer les gens en parlant de choses qui ne les intéressaient pas.

« Je vois… Ils t’ont mise dans la même classe que Karen-chan ? »

J’acquiesçais.

« C’est bien… Je prépare le dîner, tu devrais aller te changer. Ton père va arriver d’une minute à l’autre. »

Je hochai la tête à nouveau, comme une gentille fille, et j’allai dans ma chambre me changer et mettre quelque chose de plus confortable. Je ne peux pas dire que mon nouvel uniforme soit si difficile à porter, mais nul besoin de le salir une fois à la maison, non ?

* * *

Je suis restée dans ma chambre un moment, afin de préparer mes livres pour demain, jusqu’à ce que quelqu’un rentre.

Sans même frapper ? Ca ne pouvait être que…

« Salut, Ayako-chan, » fit la voix venant de l’entrée de ma chambre.

« Miyuki-nee, tu pourrais frapper, avant d’entrer dans la chambre de quelqu’un, » répondis-je de façon un peu sèche.

« Oh, ça va… »

La jeune femme devant moi se trouvait être ma grande sœur, Miyuki. Elle avait de longs cheveux roux et ondulés, et travaillait comme employée de bureau dans une maison d’édition. Ce n’est vraiment pas le genre de travail que j’aimerais faire plus tard, mais on dit que les possibilités de carrière sont intéressantes. Bien sûr, tant que l’on n’est pas offusqué à l’idée de se faire séduire par son chef ou autre. Miyuki était en débardeur et en short. C’est son accoutrement habituel à la maison, puisqu’au bureau elle devait porter un chemisier et une jupe serrée. Honnêtement, j’avais bien ri lorsque je l’avais vue dans son uniforme pour la première fois. Je ne pourrais jamais porter ça ! C’était bien trop strict pour moi.

« Alors, ta première journée au lycée ? » me demanda-t-elle.

« Pourquoi tu ne demandes pas à maman ? » répondis-je, tout en triant mes livres de cours. Je faisais semblant d’être occupée.

« Hé, je te demande juste comment c’était ! » dit-elle en plaçant ses mains sur ses hanches.

« Ça a été, vraiment. J’ai juste bousculé quelqu’un en rentrant… » J’essayais de la détendre.

« Quoi, il ne t’a pas vue venir ? »

« Non, c’est moi. C’est rien, de toute façon, y’a pas à s’inquiéter. »

« Hmph… » fit-elle en partant, apparemment aussi irritée que moi. Bien, j’allais pouvoir me relaxer maintenant.

Franchement ? Je n’aime pas beaucoup ma sœur. Quand j’étais petite, elle m’embêtait tout le temps, c’était vraiment énervant. Je me sentais comme un animal de compagnie avec qui des gamins joueraient.

Elle vivait toujours chez nous, son salaire l’empêchant de trouver un appartement convenable pour le moment. Et puis, son petit ami actuel ne pouvait pas se le permettre non plus. Par conséquent, elle occupait toujours sa chambre malgré son âge. Elle avait à peu près sept ans de plus que moi, ce qui lui donnait dans les vingt-trois ans.

« À table ! » entendis-je depuis en bas.

Ah, de la nourriture…

* * *

« Miyuki-nee ! Tu avais besoin de le dire !? » demandai-je, en fronçant les sourcils alors que nous étions tous assis à table.

On commençait tout juste à manger, quand ma mère m’avait interrogée à propos de la personne que j’avais bousculée sur le chemin du retour. Ah, j’avais horreur d’être dérangée quand je mangeais ! J’étais facilement irritable quand mes parents semblaient s’inquiéter pour moi. Ils sont vraiment comme des poules parfois, surtout ma mère qui stresse facilement.

Mon père, par contre, ne semblait pas s’en faire pour moi, mais je savais qu’il n’en pensait pas moins. Je trouve qu’il était plutôt joli garçon encore, malgré les années.

« Ayako-chan, tu n’as pas à nous cacher quoi que ce soit, tu sais ? » ajouta mon père.

« Mais c’était… insignifiant ! Je veux dire, bousculer quelqu’un… »

« Pourtant, ça aurait pu être pire. Et si ça avait été une voiture ? » intervint ma mère.

« Je peux ENTENDRE les voitures arriver, tu sais, je ne suis pas sourde. » J’étais vraiment énervée par cette discussion.

« Et un vélo ? »

« … » Que pouvais-je dire ? Les vélos ne font pas beaucoup de bruit, enfin, pas autant que les voitures en tout cas. J’ai déjà été surprise plus d’une fois en sentant passer quelqu’un à vélo tout près de moi, par le passé. Bien sûr, il y a ceux qui tirent sur leur sonnette comme des fous pour éviter les gens, mais il y a aussi ceux qui s’attendent à ce qu’on les voie et qu’on les évite nous-mêmes.

« Elle à raison, en plus la personne n’a probablement pas remarqué que tu voyais mal, » ajouta mon père.

« Pourquoi n’utilise-t-elle pas une canne blanche alors ? » demanda ma sœur en regardant nos parents.

« Les cannes blanches, c’est pour les AVEUGLES ! Je ne suis PAS aveugle ! » répondis-je. Ça ne vous énerve pas, vous, qu’on exagère un peu trop d’une situation ? Moi, oui.

« Bien sûr que tu n’es pas aveugle, mais tu ne vois pas très bien, ça pourrait être une bonne idée, au cas où. » Papa, franchement…

« Au cas où quoi ? »

« Ça pourrait être une bonne idée, je pense. Demain on va voir pour en acheter une, d’accord ? Quand tu reviendras de l’école, » suggéra ma mère. Et quand elle suggère quelque chose…

« Attendez une minute, je ne suis pas d’accord ! »

« Viens au moins et essaye ? »

Je soupirai profondément, pour montrer mon énervement.

« Bon, d’accord ! » dis-je rapidement. Je décidai alors de manger mon dîner en silence pendant qu’il était encore chaud. J’allais pouvoir la refuser cette canne demain, non ?

* * *

Le second jour de classe s’était passé sans aucun accroc. Nous avions découvert de nouveaux professeurs, et nous avons eu un autre cours avec Kasuga-sensei, toujours aussi calme que le reste de la journée. Je commençais déjà à être de mauvaise humeur avec cette idée qu’avait ma mère de m’emmener acheter une canne blanche en ville. Je sais que c’est ce que les aveugles utilisent pour se déplacer et détecter les obstacles, mais je n’en ai pas besoin moi, je les vois parfaitement ces obstacles !

Enfin, pas exactement, mais je les vois un peu, au moins.

Karen haussa les épaules lorsque je lui en parlai. Nous marchions hors du bâtiment principal vers le portail de l’école.

« Ben, tu sais, ça peut t’être utile. Je sais que parfois tu as du mal à voir les choses par terre quand il y a trop de soleil. » Karen avait quand même un peu raison.

« Mais quand même, j’ai l’impression… j’ai l’impression de régresser, tu vois ? »

« Allons Ayako, t’exagères ! Ta vue ne se détériore pas, quand même ? »

« Bien sûr que non, je devrais pouvoir m’en rendre compte, je pense. »

En approchant du portail, Karen me donna un petit coup de coude. C’était le signal pour attirer mon attention.

« Hé, ta mère t’attend à l’entrée. »

Je tentai alors de mieux regarder vers le portail. Oui, il y avait quelqu’un qui attendait là, et elle ressemblait bien à ma mère.

« Geh…! » grimaçai-je.

Non, mais vraiment ! Je ne suis plus une petite fille ! Quelle lycéenne vient se faire chercher après les cours par sa mère ? Franchement !

Je m’approchais, fronçant quelque peu les sourcils. J’allais vraiment avoir l’air d’une pourrie-gâtée maintenant !

« Ayako-chan, je suis venue te chercher. C’est plus pratique, non ? Tu n’as pas à retourner à la maison comme ça… »

« Ouais ouais, j’ai compris. Maintenant on y va, » dis-je de manière pressée. S’il y a bien une chose que je ne voulais pas entendre, c’était des commérages sur ma mère venant personnellement me chercher à l’école.

« Tu veux venir avec nous, Karen-chan ? » demanda ma mère.

« Oh… ben, je serais peut-être en trop. »

Franchement, jusqu’ici je m’en moquais bien. Déjà je ne voulais pas y aller, donc j’en avais rien à faire que Karen ou Shizuka soient là.

« Je ne pense pas, sincèrement. » Ma mère regardait Karen d’un sourire encourageant.

« Je pense que je vais vous accompagner alors. » Karen se pencha un peu comme pour dire merci, et vint vers moi, pour prendre mon bras gauche dans le sien.

« Allons-y, Ayako. » Avant que je ne puisse faire un pas, je sentis quelqu’un prendre mon bras droit.

Hé, j’ai l’air de quoi, moi, maintenant !

Je regardai à ma droite, et je vis ma mère me tenir l’autre bras.

« On dirait que tu as deux gardes du corps Ayako-chan, » fit ma mère, ce qui eut pour effet de faire glousser Karen.

Euh… à l’aide ?

* * *

Heureusement, seule Karen me prit le bras lors de la marche qui nous mena de l’école jusqu’au magasin ou ma mère voulait m’emmener.

Nous sommes toutes entrées dans une petite boutique, qui appartenait vraisemblablement à une sorte d’association d’aide aux personnes malvoyantes. Mes parents allaient parfois à ce genre d’association pour glaner quelques informations sur mes problèmes de vue, mais c’était en fait rarement utile. La plupart des gens qui fréquentent ces associations étaient complètement aveugles, et je ne pouvais pas vraiment m’identifier à leurs problèmes, tout comme eux ne pouvaient pas s’identifier aux miens.

Le gérant, un vieil homme qui voyait apparemment encore bien, nous emmena dans l’arrière-boutique, d’où il sortit quelques cannes blanches d’un placard. Il m’en donna une, assez petite, et qui pouvait facilement tenir dans mon sac.

« Je vais avoir l’air ridicule si je me promène avec ça dans la rue. »

Le vieil homme fronça les sourcils et me regarda sèchement.

« Jeune fille, c’est une cane télescopique. »

« Hein ? »

Je la regardai de plus près, on aurait dit qu’une extrémité pouvait se dévisser à la main. J’essayai, et j’enlevai le bouchon de la canne sans trop forcer. Elle commença alors à s’allonger lorsque je pointais la canne vers le sol.

« Ah, c’est plutôt pratique, » remarquai-je, jouant le jeu avant de m’en apercevoir. Que dire ? Ne donnez jamais un nouveau jouet à une fille, peu importe ce que c’est.

Je l’ai vu se retourner et prendre un autre modèle. Je lui rendais mon nouveau joujou (avant de le casser), qu’il pointa très naturellement vers le plafond pour que la canne se replie sur elle-même. Il m’en donna une autre, qui était cette fois en plusieurs morceaux.

« C’est quoi ça, il faut que je la construise moi-même ? » plaisantai-je.

« Non, non, prends un bout dans la main et laisse tomber le reste. »

Je suivis ses instructions, et sous mes yeux, la canne se déplia. Ça m’avait un peu surprise au début, avec tout le bruit que ça faisait, les embouts métalliques s’emboîtant les uns dans les autres. La canne avait l’air d’être tenue en un seul morceau par un élastique à l’intérieur.

« Quand tu n’en as pas besoin, tu peux la plier et mettre la petite chaîne autour afin qu’elle ne se déplie pas toute seule. » m’expliqua-t-il en prenant ma main pour me faire sentir les différentes parties de la canne. Aussi louables qu’aient été ses intentions, j’avais vraiment horreur quand les gens pensaient que j’étais aveugle et me faisaient toucher des objets.

Maman et Karen étaient derrière moi et me regardaient avec intérêt, j’en étais certaine. En fait, je m’en moquais bien.

« Laquelle préfères-tu, alors ? » me demanda le vieil homme. Je réfléchis quelques secondes. Une fois rétrécie, la canne télescopique était plus petite, mais si je venais à perdre le bout qui la retenait…

« Je vais prendre la pliable, je pense. »

Pourquoi avais-je accepté ça, d’abord ? Je n’en savais rien. Je pense quand même que ça aurait été clairement impoli vis-à-vis de ma mère, qui était venue exprès à l’école pour venir me chercher…

« Bien… Tu peux la garder. » fit-il avec un sourire. Il vint alors se placer à côté de moi.

« Regarde, ça s’utilise comme ça. Déplace-la pendant que tu marches. »

Il me montrait alors comment faire. C’était plutôt simple, mais j’avais du mal à en trouver l’utilité pour moi. Je veux dire, je pouvais VOIR les obstacles.

« Bien, ça va aller, je pense. » Il se dirigea alors vers ma mère, probablement pour se faire payer la canne.

Karen m’approcha et observa un peu la canne.

« C’est un joli jouet que tu as là, ne ? »

« Ce n’est pas un jouet, et puis, je ne vois toujours pas pourquoi j’en aurais besoin ! »

Bizarrement, Karen me regarda avec un sourire chaleureux, comme si elle savait quelque chose que j’ignorais.

« Ne t’en fais pas, un jour, ça te sera très utile. »

Je fronçai alors les sourcils. Je n’aimais pas trop ce qu’elle voulait dire par-là, mais avant que je ne puisse ouvrir la bouche, elle ajouta :

« Je ne veux pas dire qu’un jour tu vas perdre ta vue, Ayako, mais… enfin, tu verras par toi-même. » Elle me tapota l’épaule gentiment. C’était plutôt habituel pour elle de faire ça, tout du moins avec moi. Je commençais à me demander ce qu’elle voulait bien dire par là.

* * *

Nous avons quitté la boutique et le vieil homme, ma canne à la main. Je pouvais l’attacher autour de mon poignet pour ne pas la perdre.

« Pourquoi n’essayes-tu pas de rentrer toute seule à la maison avec ça, Ayako ? » Ma mère pouvait avoir de ces idées parfois…

« Hein ? Ce n’est pas un GPS tu sais… » dis-je, en observant la canne.

« Essaye donc. Je vais inviter Karen-chan et Shizuka-chan pour dîner, comme ça, tu auras une raison de revenir à la maison. » C’était une blague ?

« Ça va, ça va, J’AI COMPRIS ! »

Furieuse, je partis de mon côté, sans regarder derrière moi. De là où j’étais, je pouvais facilement reconnaître mon point de départ, et donc revenir facilement chez moi. Évidemment, inviter Karen et Shizuka n’était qu’un prétexte pour maman, afin de me faire rentrer à la maison avec cette canne en main.

J’étais grande, j’allais lui montrer !

Ma première impression était un peu confuse. Certains me regardaient, je pouvais le ressentir, et d’autres m’évitaient à tout prix lorsqu’ils marchaient dans ma direction. C’est comme si je repoussais les gens, que j’étais atteinte d’une maladie contagieuse… Un sentiment vraiment désagréable, en fait.

J’étais vraiment énervée par les bruits que la canne faisait sur le sol quand je tapotais ici et là sur les pavés. Il y avait bien sûr cette partie centrale du trottoir qui avait une texture et une couleur différente… Elle est là pour aider les aveugles à reconnaître leur chemin sur le trottoir. Je n’avais pas besoin de ça cependant, et j’essayais de garder le bout de la canne au-dessus du sol, et de la bouger un peu à droite et à gauche. C’était vraiment étrange… Le mouvement de la canne faisait que les gens m’évitaient.

On peut voir ça de deux façons différentes : soit on fait une parade avec cette canne et les gens vous font de la place pour vous laisser passer, un peu comme une superstar qui marcherait dans la rue, ou alors ils vous évitent comme si vous aviez une maladie contagieuse. Je dois dire que je réagissais plutôt selon la seconde possibilité au début, et franchement, ça ne me faisait pas plaisir du tout !

Aux carrefours, je regarde toujours la rue perpendiculaire à celle que je veux traverser. Si les voitures de cette rue avancent, ça veut donc dire que celles sur la rue que je veux traverser sont à l’arrêt. C’est une petite astuce pour savoir si le feu est rouge ou pas de mon côté. Qui a dit que j’étais bête ?

Puis vint une autre intersection. J’attendais patiemment que le feu passe au vert.

« Excuse-moi… c’est vert, » fit la voix d’une jeune femme non loin.

« Hein ? » Je tournai la tête pour la regarder.

« C’est vert, tu peux y aller. Tu veux un peu d’aide ? » me demanda-t-elle. C’était une petite employée de bureau, probablement la vingtaine. Rien à voir avec ma sœur, en fait. Elle avait une voix et une attitude beaucoup moins énervante.

Elle marcha à mes côtés alors que je traversai la rue.

« Merci, mais je vois un peu vous savez… » répondis-je, un peu sèchement peut-être. Mais je déteste vraiment les gens qui pensent que je suis aveugle. Bien sûr c’est inévitable, puisque j’ai une canne blanche désormais, symbole de la cécité. Les gens avec des cannes blanches reçoivent beaucoup plus d’attention : les voitures s’arrêtent même en face de vous quand ils voient que vous avez votre objet magique.

En y repensant…

…ce n’était pas une si mauvaise idée.

Et puis, ça me rendait autonome dans un sens, non ?  J’étais toujours accompagnée de Karen, de Shizuka ou de ma famille quand j’allais dehors.

Je bougeai la canne de gauche à droite devant moi tandis que je marchais. Je commençais à m’y habituer… Je pense que je ne le faisais pas comme les aveugles le font pour vraiment détecter les choses au sol, comme des escaliers ou d’autres obstacles, mais ça me paraissait suffisant pour indiquer aux gens que je ne voyais pas bien.

Oui, ça commençait à me plaire tout ça. Un peu comme si j’étais spéciale, héhé.

Je retournai donc à la maison sans problèmes, sans bousculer personne, et il y a même eu des gens qui m’ont proposé de m’aider à traverser plus d’une fois. Mais à chaque fois, je leur ai dit que je pouvais voir un peu quand même, et je les ai remerciés pour leur geste.

Je pouvais même faire comme si j’étais une fille aux pouvoirs magiques ! Oui ! Avec mon sceptre, j’étais Magique Ayako !

Non, tout compte fait, c’était vraiment stupide. Et je n’étais plus une petite fille, n’est-ce pas ?

Je pensais sérieusement garder cette canne avec moi, pour le moment…

* * *

À suivre :)

Notes de l’auteur :

J’espère que ce premier chapitre n’était pas trop ennuyeux, mais je ne pouvais pas introduire tout le monde dès le début.

L’histoire sera longue, et j’espère que je serai assez motivé pour la finir. J’espère aussi que je trouverai des choses intéressantes à vous raconter, car je sais que ces histoires ‘tranche de vie’ peuvent être assez ennuyeuses si elles ne sont pas amorties par un petit quelque chose de spécial. Ce petit quelque chose, je crois, c’est le handicap d’Ayako.

Oh, et oui, vous pouvez me trucider si vous voulez pour la référence évidente à la Mélancolie de Haruhi Suzumiya, je m’en moque :)

Envoyez vos remarques à axel at teri-chan point net :) Ça me fera très plaisir, et ça me permettra de savoir ce que les gens pensent de ce concept d’histoire. C’est important pour moi de savoir si je vais dans la bonne direction ou pas. Même si je sais ce que je veux et peux faire avec cette histoire, je cherche toujours à m’améliorer afin de la rendre agréable pour tous.

Les remerciements vont à Darksoul pour les nombreuses discussions que l’on a eues sur cette histoire lorsque l’on était au Japon, à Myssa Elaine Rei pour son aide et ce qu’elle représente pour moi, à Saturnalice pour ses commentaires et ses encouragements, ainsi que ses fabuleux dessins, Douglas pour ses corrections sur la version anglaise, et pour tous ceux qui ont rendu ce projet possible avec leurs idées et leur aide en général.

Axel Terizaki

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