L’endroit n’était que ruines, emplie d’un air de désolation. On pouvait apercevoir de-ci de-là des pierres et des arbres fissurés, comme si une gigantesque bataille venait d’avoir lieu, bien au-delà de ce que pourraient imaginer les esprits les plus débordants. Les rares signes de vie encore perceptibles étaient une frêle jeune fille encore debout, ainsi qu’un jeune homme couché sur le sol. Elle portait une robe en lambeaux qui ne couvrait qu’à peine son corps, comme si elle avait pris part au combat. Les habits de l’homme étaient aussi déchirés, mais pour autant étaient dans un meilleur état que ceux de la jeune fille qu’il accompagnait. Quelque chose de grave avait dû se passer par ici.
“Il semblerait que je n’aie plus d’autre choix…”
Elle hocha de la tête – sa décision était prise. Elle s’approcha du corps du jeune homme, prit une grande inspiration et s’agenouilla prés de lui.
“Sylpheed, viens à moi !”
Rejoignant ses mains comme si elle allait faire une prière, le sol autour d’elle ainsi que le corps de l’homme se mirent à briller d’une lumière bleue, qui semblait venir de l’au-delà. Ses longs cheveux rouges commencèrent à s’envoler légèrement derrière elle, comme si elle baignait dans le flot de lumière l’entourant. La lumière se mit à tracer des cercles de différentes tailles autour d’eux ainsi que des runes appartenant à un langage inconnu. Des particules de lumière flottaient également autour d’eux, créant une atmosphère surnaturelle. Soudainement, elle cria en direction du ciel :
“Écoute ma chanson !”
Les cercles et les runes s’envolèrent pour arriver au même niveau que les particules, l’entourant, elle ainsi que son compagnon. Elle se mit à chanter d’une voix mélodieuse, montant de plus en plus haut dans les tons lorsque la chanson le nécessitait. Elle suppliait presque pour la vie de son ami. En larmes, d’un geste désespéré, elle se mit à regarder au ciel à nouveau.
“Dieu, si tu existes vraiment, rends-moi cette personne !”
* * *
“J’adoooooooooore ce passage !” dis-je d’une manière digne d’une fangirl lorsque la musique dramatique démarra au moment où la jeune fille commençait à incanter sa prière.
Karen, Shizuka et moi regardaient une rediffusion de Ten’haza, notre drama favori. J’étais assise sur un coussin prés de la télé, tandis que Karen et Shizuka ne rataient rien de l’action sur le canapé un peu plus loin. Je ne pouvais pas partager la complicité des gens lorsque nous regardions la télévision, à cause de ma mauvaise vue, et je prenais un soin particulier à ne pas gêner leur champ de vision. Les gens qui sont avec moi se sont plutôt rapidement accommodés à cela.
L’héroïne, Alfeena, essayait de ressusciter Tetsuya avec tout ce qui lui restait comme énergie, même si cela devait causer sa propre mort. J’ai toujours admiré une telle attitude venant d’autrui, prêts à sacrifier quelque chose d’important pour quelqu’un d’autre. J’aimais à penser que j’avais sacrifié ma vue au bénéfice de ma voix et ma capacité à savoir chanter, que le monde fonctionnait comme une balance – pour chaque bonne action que j’effectuais, je serais récompensée tôt ou tard. C’est ce que certains appellent le “karma”.
La perfection de cet épisode fut ruinée par une sonnerie de téléphone, et ce n’était pas la mienne. Mon regard se tourna vers Shizuka, ayant reconnu sa sonnerie. Elle regarda son téléphone, et raccrocha avant même de répondre à l’appel.
“Tu ne réponds pas ?” demanda Karen, curieuse. Shizuka soupira.
“C’était mes parents, pas besoin de répondre. Je sais bien ce qu’ils veulent me dire.” Elle se souleva du canapé puis étira ses bras par-dessus sa tête.
“Je ferais mieux d’y aller. On se voit demain, d’accord ?”
“Déjà ?”
“Oui, j’en suis désolée.”
Haussant les épaules, je me suis relevée pour l’accompagner à la porte d’entrée, et je l’ai regardée mettre ses chaussures.
“Je suis désolée Ayako, mais il semble que je ne puisse pas t’aider à nouveau pour ce soir.” me dit-elle. Karen était à coté de moi.
“Oh, ce n’est pas grave ! Nous avons tout notre temps, n’est-ce-pas ?”
Elle fit un rapide geste de la tête en réponse et me fit un signe de la main en tant qu’au revoir avant de mettre son manteau et de partir de chez moi. Tout ceci se passa en un éclair, comme si elle agissait dans l’urgence. Le silence qui s’ensuit était plutôt dérangeant, mais Karen le brisa avant même que je puisse réfléchir un instant a ce qui venait de se passer.
“Hmmmm…”
Je tournais mon regard vers elle, puisqu’il semblait qu’elle allait dire quelque chose. Elle avait son doigt pressé sous son menton, comme si elle réfléchissait à tout ce qui venait de se produire.
“Problèmes amoureux.”
Mon visage se figea pendant un court instant.
“Tu l’espères bien, mais tu sais que ça ne peut pas être ça. Elle nous en parle généralement quand quelque chose va mal en amour avec ses copains.”
“Peut-être que cette fois-ci, c’est encore pire que ‘grave’” espéra-t-elle. Tout du moins, je pouvais percevoir de l’espoir dans son ton.
“Mais qu’est que tu as à toujours espérer que les choses aillent mal avec son petit ami ? Serais-tu jalouse ?” lui demandais-je.
“Mais bien sûr que non !”
“Et si on parlait de toi et Ogata, peut-être ? » rajoutais-je narquoisement, sachant que je l’avais probablement piégée sur le sujet.
”…”
Karen avait toujours ce problème avec Ogata, il était juste impossible pour elle de lui révéler les sentiments qu’elle avait pour lui. Les deux formeraient à coup sûr un magnifique couple, mais à chaque fois que j’essayais de faire en sorte qu’ils se rencontrent, rien ne fonctionnait comme prévu. Soit Ogata avait quelque chose de plus urgent à faire, soit Karen se dégonflait au dernier moment. Même moi, je serais capable de révéler mes sentiments au parfait amour !
Le problème étant que le parfait amour se faisait toujours attendre…
“Bon, attendons qu’elle finisse par nous en parler. Nous sommes ses amies, et elle le sait bien. Elle finira par se confier à nous, j’en suis certaine.”
Ou pas, connaissant Shizuka. Elle avait sa fierté.
* * *
Karen dut partir peu de temps après, ce qui me laissa seule à la maison. Maman était partie voir Kenji à l’hôpital, qui était encore sous soins intensifs pour son cancer. Ce n’était peut-être pas la meilleure des occasions pour annoncer à mes parents ce que je comptais faire dans un futur proche. J’avais demandé conseil à Shizuka, qui savait généralement comment convaincre ses parents sur de tels sujets. Après tout, elle avait bien réussi à convaincre ses parents de faire des études supérieures en esthétisme malgré leur avis défavorable sur le sujet. Je pensais qu’avec son aide, je pourrais passer outre les avis de Miyuki ou de ma famille concernant ce que je souhaitais faire dans l’avenir.
J’avais bien évidemment effectué quelques recherches sur le métier de doubleur – ce qui souleva quelques problèmes. Qui pourrait m’amener au studio d’enregistrement ? Qui pourrait me servir de guide à l’intérieur ? Est-ce que les gens avec qui j’aurais à travailler comprendraient mon handicap ? Comment se passeraient les cours ? Autant de questions encore sans réponse pour l’instant, à une chose près : j’étais absolument sûre de vouloir faire ce métier, de vouloir faire rêver les gens avec ma voix. Je ne prêtais que peu d’importance sur le salaire pas franchement mirobolant par rapport a ce que l’on peut espérer généralement à Tokyo, mon choix était fait.
Je repartis m’affaler devant la télé, ne prêtant que peu d’attention à ce qui passait jusqu’à ce que j’entende quelqu’un ouvrir la porte et entrer dans le hall.
“C’est moi !” dit Miyuki, que l’on pouvait entendre depuis le salon.
Je vins lui souhaiter bonjour – après tout, on ne se voyait qu’a peine chaque matin.
“Bonjour, sœurette” lui-dis-je pendant qu’elle se débarrassait de ses affaires.
“Où est Shizuka ? Je pensais qu’elle restait pour le diner.” demanda-t-elle.
“Elle a eu un appel urgent et a dû partir. Elle m’a demandé de présenter ses excuses pour ce départ impromptu.” Ce qu’elle n’avait pas vraiment dit, mais je ne voulais pas que Miyuki ou mes parents pensent du mal d’elle.
“Dommage. Quand est-ce que tu ramèneras un petit ami pour mettre de l’ambiance à la maison ?” me dit-elle avec un grand sourire alors qu’elle passait prés de moi. Mon visage se mit à rougir.
“Il faudrait déjà que je le trouve…” dis-je d’un ton plutôt froid. Miyuki savait comment me faire réagir.
“C’est ça, c’est ça.”
“Tu ne vas pas à l’hopital aujourd’hui ?” lui demandais-je pour essayer de détourner la conversation.
“Non, j’y suis déjà allée entre midi et deux.”
“Oh.”
Je repartis regarder la télé, en soupirant. J’avais encore à trouver une méthode pour faire accepter mon choix à mes parents, mais j’avais déjà suffisamment réfléchi sur le sujet aujourd’hui. Et puis, mon émission favorite allait commencer…
* * *
Le lendemain…
Je baillai lorsque la cloche retentit. C’était le signal de la fin des cours pour aujourd’hui, et la plupart des lycéens allaient rejoindre leurs clubs, alors que les autres couraient simplement vers le portail pour aller à leur petit boulot ou à leur quartier favori pour passer du bon temps. Ou, et c’était mon cas, simplement passer le reste de la journée à la maison.
Shizuka, Karen et moi commencions notre dernière année au lycée. Nous étions en troisième année, et les professeurs nous mettaient la pression pour les examens d’entrée aux universités. Avec ceci, les examens de fin d’année nous chargeaient d’autant plus. Comme à chaque fin d’année, il y eut quelques changements dans notre classe. Certains lycéens étaient transférés, les autres restaient, et nous tirions au hasard nos places dans la classe. Je restai au fond de la classe, proche d’une prise, et Karen était devant moi. Ai lieu Miho il y eut une fille aux cheveux longs. Elle semblait timide, ou du moins peu bavarde. Tout ce que je savais était qu’elle participait au club de musique légère.
En vérité, j’étais inquiète à propos de Shizuka. Je me levai de ma chaise et vit Karen ranger ses affaires et prête à aller au terrain de sport rejoindre son club d’athlétisme.
“Je rentre à la maison.” dis-je simplement .
“Tu es sûre?” me demanda-t-elle. Elle m’accompagnait toujours. C’était inhabituel pour moi de rentrer à la maison directement, mais je savais quel train prendre, et le chemin à suivre. Je hochai la tête en réponse.
“Ok, à demain !” ajouta Karen, et elle s’en alla avec son sac de sport à l’épaule. Je finis de ranger mes affaires et me préparais à rentrer chez moi
Le ciel se couvrait, il vallait mieux me dépêcher de rentrer.
* * *
Mou, pourquoi est-ce qu’il fallait qu’il pleuve?!
“Merci pour votre achat !”
Je sortis de la supérette mon parapluie dans une main, mon cartable et ma canne dans l’autre. Heureusement pour moi, il ne commençait à pleuvoir seulement lorsque j’atteignis la station de Nakanobu, mon quartier, j’ai pu donc en profiter pour m’acheter un parapluie pas cher. Je l’ouvrit et commençait à marcher avec les mains bien encombrées de mon parapluie, mon sac et ma canne.
Avoir une canne blanche lorsque vous êtes aveugle, ou presque, occupe en permanence une de vos mains, ce qui peut être un problème lorsque vous portez des gros objets ou que vous avez besoin de vos deux mains, dans un magasin par exemple. Je peux très bien plier la canne et la mettre dans mon cartable, ou l’accrocher à mon poignet avec la dragonne, mais ce n’est pas très pratique.
Et voilà que mon portable se met à sonner dans la poche de ma jupe !
Comme mes mains étaient remplies, je ne pouvais pas répondre, et décidai d’attendre d’être rentrée. Je ne pouvais pas poser mon parapluie ou mettre mon sac sur le trottoir mouillé. La pluie battait de plus en plus fort. Toujours sur le chemin du retour, mon téléphone sonna à nouveau. Je poussai un soupir. Ce devait être Karen ou quelque chose de très important pour qu’on m’appelle plusieurs fois de suite.
Je pris le dernier angle de rue avant ma maison tout en continuant d’agiter ma canne devant moi. Mais quelque chose était différent, que je pût distinguer malgré la distance. Le soleil caché derrière les nuages, facilitant la tâche pour mes yeux qui reconnurent quelqu’un en uniforme scolaire assis devant chez moi.
“Shizuka !”
Je repliai ma canne et courut vers elle, puis m’accroupis à son niveau.
“Shizuka ! Qu’est-ce que… ?”
“Ah, Ayako, te voilà.” Je ne pouvais pas savoir si la pluie coulait sur son visage ou si c’était des larmes.
“Qu’est-ce que tu fais ici sans parapluie ? Entre ! Allez !” Je lui demandai de se lever, et l’ai accompagnée jusqu’à notre portail d’entrée. La porte de la maison était fermée à clé, ce qui voulait sans doute dire que maman n’était pas là, sans doute partie faire les courses. Je l’ouvris en prenant les clés dans mon cartable, et poussai Shizuka à l’intérieur.
* * *
Ma meilleure amie était là, assise sur mon lit, dans des vêtements dépareillés que j’avais sorti de mon placard. Son uniforme était en train de sécher dans la salle de bains.
“Je suis désolée.” dit-elle, regardant ses genoux pendant que je séchais ses cheveux avec une serviette.
“J’espère juste que t’auras pas un rhume à cause de ça. Qu’est-ce qui t’a pris ?” lui ai-je demandé, intriguée.
“J’ai essayé de t’appeler deux fois sur ton portable mais tu ne répondais pas.”
Je me figeai un instant.
“Ah, ben, mes mains étaient occupées.” Je m’excusai auprès d’elle. C’était donc elle qui m’appelait…
“Je voulais savoir si tu étais chez toi, mais comme tu ne répondais pas, j’ai décidé de venir directement ici.”
J’allais l’engueuler pour ne pas avoir pris de parapluie, mais tout à coup, elle semblait… vidée d’elle-même. Sa voix était basse et fatiguée, et n’importe qui aurait pu comprendre qu’elle était comme ça à cause de quelque chose. Je n’allais tout de même pas la disputer. Une fois que ses cheveux furent assez secs, je posais la serviette ailleurs et m’assis à côté d’elle. Je n’ai pas pris de temps d’enlever mon uniforme, et une question me brûlait les lèvres.
“Shizuka, il s’est passé quoi ?”
Elle me répondit par un silence. Je n’osai pas la regarder dans les yeux, et je contemplai mes genoux, imitant mon amie. Était-ce si important qu’elle n’osait pas m’en parler?
“Tu sais que tu peux tout me dire, hein ? Ton petit ami t’as larguée ? Ou… Ou pire?”
Beaucoup d’idées bizarres me traversaient la tête en ce moment. Pour qu’elle soit dans cet état, ça devait être très grave. Ce n’était pas la première fois qu’elle cassait avec un petit copain pourtant…
“Je ne suis plus la bienvenue chez moi. Mes parents… on s’est disputés. Je…”
Je savais qu’elle cherchait ses mots. Mais je savais aussi, qu’en effet, c’était assez grave. Je passai un bras autour d’elle, et me mis à l’écouter.
“Tu sais, je ne veux pas être une avocate. Je ne veux plus. Je-Je laisse ça à quelqu’un d’autre. Ce n’est pas la bonne voie pour moi. Je veux un autre chemin, et je veux que ça soit celui que j’ai choisi, pas celui que les autres ont choisi pour moi.”
Quelque part, j’étais comme elle.
“Et, quand je leur ai dit que je ne voulais pas aller à Todai l’an prochain, tout a empiré… La situation était déjà assez tendue, et c’est la goutte qui a fait déborder le vase. Et tu sais comment mon père peut être sévère…”
Je hochai la tête en silence. Todai était la plus grande université du Japon. Tokyo Daigaku, ou Todai, était là où toutes les grosses têtes de notre pays étaient allées.
“Je croyais qu’ils allaient comprendre, j’ai fait de mon mieux… Mais même ma mère était en colère après moi, alors que d’habitude elle m’aidait… Ou je m’imaginais peut-être des trucs.”
Je restai silencieuse un moment, pas très sûre de ce que je pourrais lui dire. Peut-être que l’entendre parler serait suffisant, mais il était sûrement temps pour moi de dire quelque chose. N’importe quoi.
“Shizuka… Je vais heu… Je t’ai toujours admiré pour avoir voulu réaliser tes rêves et tout…”
“Je t’ai déçue ?” réplique-t-elle froidement. Un frisson parcourut mon échine.
La discussion n’allait nulle part avec ça. Est-ce que quelqu’un pouvait vraiment avoir envie de réaliser son rêve et ignorer ce que les autres attendaient de lui ? Il y avait des moments où je n’étais plus sûre. J’avais dit que je voulais devenir une doubleuse, mais en même temps, je devenais de plus en plus consciente des difficultés auxquelles je devrais faire face en suivant cette voie. Non seulement à cause de mon handicap, mais c’était un job suffisamment difficile par soi-même.
Néanmoins, Shikuza avait la volonté de se débarrasser n’importe quel obstacle de son chemin. C’est comme ça que je l’ai toujours connue. Comme je l’ai dit, je l’ai toujours admirée… Pourrais-je sérieusement lui demander d’abandonner son rêve? Ce n’était pas le rôle d’une amie !
“Shizuka, je vais en parler avec papa et maman. Je suis sûre qu’ils comprendront et accepteront que tu restes ici jusqu’à ce que ça aille mieux avec tes parents. ”
En disant cela, je passai mes bras autour d’elle, et la serrai gentiment. Pour une fois c’était à moi de la réconforter. Le contraire était courant quand nous étions en école primaire, et quelques fois au collège.
“Ayako…” dit-elle en soupirant, avant de me serrer dans ses bras en retour.
Je ne savais pas si ça marcherait, mais j’allais faire de mon mieux. Je n’allais pas laisser pas tes efforts se réduire à néant Shizuka !
* * *
Je demandais à Shikuza de rester dans ma chambre pendant que j’en parlerais avec mes parents. J’espérais que Miyuki serait aussi de mon côté, même si je ne comptais pas sur elle. Miyuki était toujours une donnée inconnue lors des discussions avec mes parents. Je ne savais jamais si elle était pour ou contre moi.
Laisser Shizuka ici risquerait de causer des ennuis… Mais je ne voulais pas trahir sa confiance. Si elle était tout de suite venue chez moi, c’est qu’il y avait une raison!
Quand mes parents furent rentrés, je descendis tout de suite. Miyuki était avec eux.
“Vous étiez où?” leur ai-je demandé, sans même les saluer.
“Nous étions allés voir Kenji à l’hôpital.” répondit mon père.
“Ah…” Ce n’était peut-être pas le meilleur moment de leur dire… Je regardais Miyuki enlever son manteau, et pris une profonde inspiration.
“Je dois vous dire un truc!”
“Hmmh?” répliqua ma mère. J’avais apparemment attiré l’attention de tout le monde en étant la seule à oser parler. J’étais là, au milieu de l’entrée, face à ma famille.
“Il y a un petit problème avec Shizuka…”
Je leur ai parlé de Shizuka, sur ce qu’il s’était passé. Tout du moins ce qu’elle m’avait dit. Je ne leur avait rien dit de plus, cela n’aurait pû que nuire.
“Alors elle peut… rester ici ? Pas longtemps ? Dans ma chambre ? On a pas un futon en réserve ? Et je peux lui prêter mes vêtements ! Je peux payer son loyer ! J’ai mis de l’argent de côté !”
Hé oui, j’étais prête à lui donner l’argent que je gagnais à Tamashii Toshokan depuis presque un an maintenant. Si elle devait rester ici, c’est normal qu’elle doive payer une sorte de loyer, non ? Mais avant que je puisse ajouter quoi que ce soit, ma mère m’interrompit.
“Ayako, le loyer n’est pas un problème… Qu’en est-il de ses parents ? Nous devons lui dire qu’elle est ici ou ils s’inquièteront.”
“Mais si tu fais ça… !”
J’avais peur que les parents de Shizuka viennent directement ici et l’emmènent de force. Son père en était capable, vu ce que Shizuka m’avait déjà dit sur lui. D’un autre côté, je n’avais pas vu de bleus ou de coups sur elle, mais en même temps, je n’avais pas une bonne vue… Avant que je ne creuse encore mes pensées, ma mère m’interrompit à nouveau.
“Je veux d’abord parler à Shizuka. Elle est en haut ?”
Je hochais la tête, et après avoir enlevé son manteau, ma mère grimpa les escaliers.
“Je vais avoir une petite discussion avec elle.”
Je la regardais aller en haut jusqu’à ce qu’elle disparaisse dans l’angle du couloir pour aller dans ma chambre. Je ne savais pas ce qu’elle avait en tête, mais elle n’avait pas l’air d’avoir de mauvaises intentions. En revanche ma sœur eut un sourire en coin.
“Je ne me souviens pas avoir des amies à problèmes à ton âge.”
“Miyuki !” lui répliquai-je. Je ne voulais pas qu’elle ait de mauvaises impressions sur ma meilleure amie.
“Ah, les jeunes de nos jours…”
“Tu es encore une jeune, tu sais.” lui rappelai-je.
“Oh, merci pour ce compliment petite sœur.” Dit-elle en me caressant comme un chat, ce qui me fit un peu rougir. Mais je savais qu’elle se moquait de moi.
“Bref, je vais préparer un diner pour cinq.” mon père sourit et se rendit dans la cuisine.
“Je… Je viens aider!” Je ne voulais pas interrompre la conversation entre ma mère et Shizuka, et attrapai un tablier dans la cuisine pour aider mon père.
* * *
Je n’étais pas un vrai cordon bleu, et ça commençait à se savoir. Malgré l’arrivée proche de mon dix-huitième anniversaire, j’étais encore une des rares filles à se trouver incapable de pouvoir faire un bento convenablement, par exemple. Je me consolais régulièrement en pensant que les fast-foods, les marchands de repas à emporter et les micro-ondes avaient été inventés pour me sortir de la faim; néanmoins, cela restait une des choses que je regrettais ne pas savoir bien faire a cause de ma vue faible. Par conséquent, je n’aidais pas vraiment papa pour faire la cuisine, je sortais seulement les ingrédients du frigo pour qu’il puisse les utiliser.
Mon père avait vécu seul pendant quelques années avant de rencontrer maman, et avait acquis quelques compétences de cuisine – bien évidemment peu comparables aux talents culinaires de maman, même si je n’avais pas à me forcer pour manger.
J’étais toujours préoccupée à propos de Shizuka. Je pensais que de telles histoires ne se passaient que dans les mangas et à la télé… mais j’avais tort. Ça à du être un sale moment pour elle.
“La cavalerie est arrivée !” annonça ma sœur en entrant dans la cuisine. Un rapide coup d’oeil me fit remarquer qu’elle s’était changée dans un accoutrement plus confortable. Elle vint à la cuisinière et se mis à regarder dans ma direction.
“La cavalerie ?” dis-je d’un air confus.
“Bouge d’ici, je vais aider papa.” Ce n’était pas dit dans l’optique de vouloir blesser, même si dans le ton de sa voix on aurait pu ressentir que je n’étais qu’un minuscule insecte à ses yeux. Je savais qu’elle n’avais pas forcément la facilité de communiquer avec d’autres personnes… ou seulement avec moi. Je me suis soudainement arrêtée de préparer le dîner avec mon père, et je me suis décalée pour laisser ma sœur accéder à la table. Je voulais le faire… mais ses paroles m’ont rappelé que je serais toujours bien moins efficace qu’une personne normalement constituée.
Me sentant quelque peu blessée, mais pas pour autant battue, je les ai au moins aidé à mettre la table. L’autocuiseur qui chauffait le tout se mit à dégager une odeur de riz envahissant la cuisine. N’ayant rien d’autre à faire, je me mis en route vers le salon. En voyant l’escalier, je me suis demandée ce que ma mère et Shizuka pouvaient se dire. Après une courte hésitation, je montais les escaliers. Je voulais savoir ce qu’elles pouvaient se dire !
* * *
Ce que je faisais était mal, mais j’étais trop inquiète…. Je ne pouvais pas faire autrement.
Je fit quelques pas en direction de ma chambre, le plus silencieusement possible. La porte n’était que partiellement ouverte et je pouvais voir la lumière filtrer dans le sombre couloir. Je restais en dehors de celle-ci pour ne pas être vue.
“Là, là…”
Shizuka pleurait ?
Je pouvais entendre ma mère tenter de la réconforter via de douces paroles. Ne pouvant voir, je ne pouvais qu’imaginer la scène tout en écoutant les sanglots de Shizuka. L’entendre pleurer…. J’admets que depuis que je la connaissais, je ne l’avais encore jamais entendue pleurer comme ça. S’en était presque irréel, comme si quelque chose venait de se casser en elle… Encore une fois, peut-être qu’elle ne voulait simplement pas pleurer en face de Karen ou bien moi-même, se laissant aller avec ma mère…
“Je-je suis désolée Madame Suzumiya, je suis désolée…” Shizuka continuait de pleurer… Cela me faisait du mal d’entendre ça.
“Ne t’inquiète pas Shizuka. Je vais en premier lieu m’assurer que tes parent sachent ou tu te trouve, et tu vas rester ici en attendant que les choses se calment. Qu’en pense-tu ? Je suis persuadée qu’Ayako sera ravie de partager sa chambre avec toi.”
Cette phrase me fit sourire. Ma mère ne me connaissait que trop bien. Je n’avais jamais eu de petite sœur ou bien même de sœur proche de mon age. Je n’avais que Shizuka et Karen. Je pouvais aisément les considérer comme mes sœurs.
“Je ne sais pas si tes parents seront d’accord, mais mon mari et moi allons faire de notre mieux pour les convaincre, OK ?”
Les pleurs étaient encore présents, mais disparaissaient peu à peu.
“Merci Madame Suzumiya…”
“Pas de problèmes. Là, là… Descendons manger. Tout le monde doit attendre, surtout Ayako.”
Oups, il sembla qu’il était temps pour moi de retourner à la salle à manger avant qu’elles ne se rendent compte de quoi que ce soit…
* * *
“Portons un toast au nouveau membre de notre famille !”
Ma mère leva joyeusement son verre en disant cela. Elle était assise entre moi et Shizuka, tandis que Miyuki était juste en face de moi, et mon père juste à côté. Il n’était pas rare pour nous d’être cinq autour del a table de la cuisine pour le dîner. Après tout, Seiji mangeait souvent avec nous, et il faisait partie de notre famille aussi maintenant. Je me demandais parfois quand Miyuki et lui allaient se marrier. Pas parce que je voulais être seule à la maison avec papa et maman, bien sûr. Je suis une soeur bienveillante, je ne souhaite que son bonheur !
“Déjà membre de la famille, hein ?” demanda ma soeur entre deux bouchées de riz et de curry.
“Oui, j’ai appelé ses parents et j’ai eu une petite discussion avec eux. Cela sera sûrement temporaire, mais nous traîterons Shizuka comme notre propre fille pour le moment.” fit mon père. J’étais honnêtement très surprise. Non à cause de cette soudaine gentillesse : après tout, mes parents ont toujours été très compréhensifs de mes problèmes en tant qu’adolescente, alors pourquoi pas également envers mes amis, après tout ?
“Je euh… merci.” répondit mon amie. Etait-ce un rougissement que je voyais sur son visage ? Difficile à dire d’ici, mais elle parlait doucement, chose inhabituelle pour la petite boule d’énergie que je connaissais sous le nom de Shizuka Makihara.
“Oui, merci père, mère !” je m’inclinai quelque peu vers eux pour exprimer ma reconnaissance.
“Bien sûr, tu dormiras dans la chambre d’Ayako, on va t’installer un futon(1) après dîner.”
“Ce n’est pas une soirée pyjama permanente. J’ai envie de dormir, moi.” intervint Miyuki, attirant mon attention vers elle. Comme si Shizuka et moi allions discuter des heures durant chaque nuit de la semaine !
“Hé ! Ce n’est pas nous qui restons avec nos petits copains au téléphone jusqu’à deux heures du matin.” dis-je avec un petit sourire narquois. Nos chambres étaient juste l’une à côté de l’autre, et on pouvait entendre ce qui se passait dans la chambre de l’autre aisément. Et oui, j’aimerais bien pouvoir dés-entendre des choses provenant de sa chambre, parfois.
“Bah, ce n’est pas comme si vous aviez un petit ami, toutes les deux.” répondit-elle en riant. Quelle cruauté ! Elle sait que c’est mon point faible !
“J’ai un petit ami.” Shizuka voulait semble-t-il se défendre. C’est bien elle, ça.
“Oh, comment est-il ?” ma mère demanda alors, curieuse. Cela fit glousser Shizuka.
“Hé bien, il est plutôt gentil. On est ensemble depuis un moment déjà, c’est assez rare que je reste avec le même aussi longtemps.” expliqua mon amie.
“Donc tu préfères sortir avec différents garçons avant de trouver le bon ? Ca me rappelle ma jeunesse.” Miyuki était plutôt fière d’elle en disant ça…
“Aussi longtemps que je me souvienne, je ne t’ai jamais vue avec un autre que Seiji-kun. Oh, et ce crétin il y a longtemps ? Il était si froid et distant… Nakajima, c’est pas ça ?” J’avais envie de l’embêter un peu.
“Oh, allez !” Si j’avais été à côté d’elle, je me serais forcément prise un coup de coude. Tout cela fit rire Shizuka un peu.
“Désolée, c’est juste que… mes parents sont souvent au bureau, et j’ai été un peu seule au monde la plupart du temps. Je n’ai ni frère ni soeur après tout…” elle sembla un peu triste en expliquant cela, mais ce n’était peut-être que mon imagination.
“Tu t’es occupée d’Ayako depuis que vous êtes toutes petites, Shizuka. Je suis sûre que tu la considère comme une petite soeur maintenant, n’est-ce pas ?” Mon père avait de drôles d’idées…
“Je… suppose, oui. Karen en fait beaucoup aussi. Bien que l’on ne la connaisse que depuis le collège, elle a fair bien plus pour Ayako que ce que je n’ai pu faire depuis notre enfance.”
Shizuka n’était pas si modeste d’habitude… Le changement de conversation ne me mit pas du tout à l’aise. Je n’aimais pas être traitée comme une enfant.
“Nous étions souvent inquiêts qu’Ayako ne puisse pas se faire d’amis dans une école normale à cause de son handicap, mais tu as surmonté cet obstacle et tu es devenue son amie. Merci.”
Là ça devenait carrément bizarre. Complètement improbable même. Mes parents s’inclinaient face à Shizuka.
“Ah, vous me gênez…” fit l’intéressée en baissant les yeux vers son assiette.
“C’est pourtant vrai. Quand nous avions décidé d’envoyer Ayako dans une école normale, nous voulions qu’elle vive une vie tout à fait normale, et ne pas être confinée avec d’autres enfants aveugles ou malvoyants dans une école spécialisée. Pour nous, la voir évoluer dans un environnement normal la rendrait bien plus forte.” continua mon père.
“Nous avions aussi pensé que ça permettrait à d’autres enfants de réaliser comme cela pouvait être difficile de vivre comme une personne handicapée dans notre societé. Peut-être que c’était un peu présomptueux de notre part de penser que cela changerait quoi que ce soit, mais…”
J’écoutais la conversation avec beaucoup d’intêret. Shizuka, de son côté, semblait réfléchir à quoi répondre à tout ça. J’avoue que dans sa situation, j’aurais réagi de même.
“Je ne suis pas sûre que ça ait eu beaucoup d’effet. Ayako est plutôt timide face à des personnes qu’elle ne connait pas, et elle ne fait jamais le premier pas.” Shizuka tourna la tête vers moi, m’embarassant encore plus. ”…mais c’était bien essayé. Je suis certaine que je serais un peu différente si Ayako n’était pas devenue mon amie. Vous devriez demander à Karen ce qu’elle pense de tout cela la prochaine fois que vous la verrez.”
Ma mère hocha la tête.
“C’est une bonne idée.” dit-elle, avant de réaliser que Shizuka avait fini son dîner, et prit donc son assiette ainsi que la mienne. Ma soeur resta silencieuse un moment, cependant. Il m’était difficile de dire si elle se préoccupait vriament de ma vie sociale à l’école. En y repensant, je vais bientôt entrer à l’université, ou peut-être travailler directement… Et je serai sans Karen ou Shizuka… Vais-je y arriver toute seule ?
Quelle question stupide. Je devais y arriver, ou bien je ne pourrais jamais avancer. J’étais certaine que j’allais rencontrer de merveilleux amis au cours de ma vie. Mais ça ne viendra pas sans effort.
* * *
Le matin arriva plus tôt que je ne l’avais prévu. Je me suis extirpée de mon lit douillet avec une grande difficulté, en essayant de garder un oeuil ouvert puis l’autre. Le futon de Shizuka semblait vide à côté de mon lit… Je pris une bonne petite douche, sèchai mes cheveux et je me préparai pour l’école avant de descendre au rez de chaussée. J’y trouvai alors Shizuka en uniforme avec un tablier par dessus. Elle se tenait là, devant le comptoir de la cuisine, tandis que mon père et ma soeur étaient assis à table en train de savourer leur petit déjeuner.
Quelle scène fascinante nous avions là… Je regardai mon père avec des questions plein les yeux.
“Elle a insisté.” dit-il, en haussant les épaules.
“Je ne fais que vous remercier pour votre gentillesse. Je ne suis pas aussi douée que Karen en cuisine, mais je me débrouille.”
Je l’observai quelques secondes, puis allai m’asseoir à table. C’était assez étrange d’avoir l’une de mes meilleures amies cuisiner pour moi de cette façon, dés le matin. Elle me servit un petit-déjeuner à l’occidentale plutôt copieux, avec un jus d’orange, et des tartines qui avaient l’air délicieuses. Je les dégustai en silence, tout en regardant mon père et ma soeur faisant de même pour voir leurs réactions.
“Ce n’est pas bon ?” Shizuka demanda, en nous observant également.
“Ah, si.” commença mon père.
“Délicieux, vraiment. Merci, Shizuka.” Miyuki ajouta, en grignotant une autre tartine. “Je n’y suis juste pas très habituée.”
“Et toi Ayako ?”
“Moi ? Ah, j’aime bien ! Comme disait Miyuki, je ne suis pas trop habituée à manger comme ça non plus ! Karen est plutôt celle qui prépare ce genre de choses.” Karen étant d’un père américain et d’une mère japonaise, elle avait souvent tendance à cuisiner à l’occidentale.
Cela fit sourire Shizuka, en tous cas.
“En fait, mes parents détestent ce genre de repas. Ils préfèrent manger à la japonaise.”
Quand j’entendis le ton de sa voix, je voyais bien où elle voulait en venir. Ses parents pouvaient être assez… tétus. Et fermés, aussi.
“Shizuka, on va être en retard à l’école.” Je me devais d’interrompre Shizuka avant qu’elle ne continue à penser à ça. C’était une bonne excuse en fait ! J’avalai rapidement le reste de ma tartine, et sortai de table.
“Merci pour le petit-déjeuner !” firent les deux autres encore à table tandis que j’attrapais mes affaires dans le couloir. Shizuka défit le tablier que ma mère portait habituellement en cuisine, et prit son sac. Il ne restait plus qu’à enfiler nos chaussures pour quitter la maison, comme deux soeurs.
Oui. Shizuka était maintenant comme la soeur de mon age que je n’ai jamais eue.
* * *
Le soleil resplendissait dehors. La nouvelle et dernière année d’école pour moi avait commencé il y a peu. J’étais presqu’une adulte maintenant, même si ça ne se voyait pas toujours. Je marchais avec Shizuka, mais nous restâmes silencieuses pendant une bonne partie du temps qu’il nous fallait pour nous rendre à l’école. Je décidai de rompre ce silence moi-même, vu comme cela était rare pour Shizuka d’être aussi peu bavarde. Elle avait toujours quelque chose à nous dire.
“Ca va aller, à l’école ?” demandai-je, même si ce n’était peut-être pas la meilleure question à lui poser à ce moment-là.
“Je pense. Je dois trouver un endroit…”
“Un endroit ? Pour quoi ?”
“Un endroit où vivre. Un appartement, quelque chose dans ce genre.”
Je clignai des yeux deux fois avant que mon esprit ne percute. J’avoue que je n’y avais aps pensé. Le fait qu’elle vive avec moi me semblait naturel.
“Toi ? Un appartement ? Mais tu es encore lycéenne !”
Elle soupira suite à ce commentaire. J’aurais mieux fait de me taire.
“Franchement, Ayako, on aurait dit ma mère, là.” Elle semblait vaguement irritée, aussi.
“C-C’était pas du tout ce que je voulais dire ! Ce que je veux dire, c’est, comment vas-tu te débrouiller pour l’argent ? Ca me va bien que tu restes dans ma chambre, tu sais !”
“Oui, c’est très gentil à toi de me le proposer… Très gentil aussi de la part de ta famille de m’accepter comme ça, mais je ne peux pas rester indéfiniment sous votre aile. C’est juste… pas possible.” Elle parlait très sérieusement, j’avais du mal à la regarder et je préférai me concentrer sur la route devant moi.
“Pourquoi n’est-ce pas possible ? Je… ne comprends pas, Shizuka.”
Et c’était vrai. A ce moment-là, je ne réalisais pas combien c’était important et ce que cela signifiait pour elle.
“Parce que, tu vois… Vivre grâce à quelqu’un n’est pas une vie. Je veux faire les choses à ma façon, avoir ma propre maison et vivre ma propre vie, sans avoir à dépendre de quelqu’un. Tu peux appeler ça de l’idiotie, ou de la fierté, c’est presque pareil, mais c’est comme ça que je vois les choses : Je ne peux pas dépendre de tes parents indéfiniment. Je vais devoir rester chez toi encore un moment bien sûr, mais je veux pouvoir emménager dans mon propre appartement dés que possible. Même si ça veut dire que je doive vivre dans unt audis.”
“M-Mais et le loyer ? Comment tu vas payer ça ?” lui demandai-je. Je pouvais sentir dans sa voix qu’elle était vraiment sérieuse. Ce n’était pas l’une de ces décisions prises à la légère : Shizuka avait apparement bien réfléchi à tout ça. Un long moment, j’imagine. Je ne me voyais pas prendre ce genre de décisions toute seule avant longtemps, et pourtant, elle, c’est ce qu’elle faisait.
“Je vais travailler à mi-temps dans un magasin du Shibuya 109 avec une copine du lycée. Ca veut dire que je vais devoir abandonner mes activités extra-scolaires, le karaoke et même les rendez-vous, mais c’est juste pour un moment…” Je l’écoutais tout en bougeant ma canne de gauche à droite comme d’habitude. Le Shibuya 109 était le meilleur immeuble de Tokyo… non, du Japon, où une femme pouvait travailler, ou même être, avec tous ses magasins de vêtements et de cosmétique…
“Cela ne va pas payer beaucoup vu que ça sera du mi-temps la première année, mais… cela me permettra d’économiser suffisament d’argent pour au moins louer un appartement. Jusque là, tu vas devoir faire avec moi.”
J’en gloussai, ce qui la surprit.
“Je suis plutôt heureuse de partager ma chambre avec toi, Shizuka. On est pas les meilleures amies du monde après tout ?”
Cela la fit glousser également.
“Ouais, tu as raison. Je serais probablement sans domicile fixe sans toi et tes si gentils parents.”
Nous continuâmes à marcher quelques minutes, avant que Karen ne nous rattrape. Je luia vais bien sûr expliqué ce qu’il s’était passé la veille avec Shizuka. Karen était comme d’habitude très compréhensive vis-à-vis de mes problème, mais elle faisait de même avec Shizuka.
“Si tu t’ennuies chez Ayako ou si elle ronfle de trop, n’hésites pas à venir me voir !”
“Hé ! Je ne ronfle pas !” Il fallait bien que je me défende, non ?
“Haha, ne t’en fais pas Karen, on s’entend très bien pour le moment, hein Ayako ?”
“O-Oui ! Comme des soeurs !”
J’avais dit ça en jetant un regard plein de malice à Karen, qui me le rendit bien avec un regard chargé de larmes de crocodile.
“Ayako ! Je croyais que nous deux…”
Tout semblait normal à ce moment. On s’amusait toutes les trois à s’embêter mutuellement et à se moquer de nous-mêmes. C’était comme ça que j’aimais mes amies et c’est comme ça que j’aimais ma vie pour le moment. Je ne voulais pas que cette atmosphère change, mais inévitablement, il fallait bien que chacune de nous soit diplômée et s’éloigne peut-être des autres…
* * *
Les cours du matin étaient pour la plupart sans intêret. Les maths et l’histoire n’étaient pas mes meilleures matières, et je passai ainsi la majeure partie de mon temps à penser à comment annoncer à ma famille mon incroyable plan de carrière. J’en étais même à planifier chaque réponse en fonction des questions que ma soeur en particulier pourrait me poser, en les écrivant au préalable. Un plan de bataille, en quelque sorte. Même si nous étions déjà dans notre dernière année de lycée, et que les professeurs et les parents faisaient tout pour nous préparer à recevoir notre diplôme, je ne me sentais pas du tout concernée et je ne paniquais pas même si je n’avais finalement encore rien choisi sur mon futur. L’inquiétude ne faisait pas vraiment partie de mon vocabulaire.
Karen et moi avions fini nos repas à la cafétéria de l’école. Depuis le début de la nouvelle année en Avril, nous mangions habituellement avec les membres de son club d’athlétisme… et avec Ogata.
De ce que j’en savais, ces deux-là sortaient enfin ensemble depuis que Ura Miho avait déménagé, mais Karen ne l’admettait jamais quand j’essayais d’amener le sujet sur la table.
Nous étions rapidement de retour en classe. Il y avait encore un peu de temps avant que la cloche ne sonne et que les cours de l’aprés-midi ne commencent, et je décidai donc de lire un petit peu. J’ouvris mon sac pour en sortir un magazine. J’avais fait quelques recherches sur le doublage, parfois en négligeant mes devoirs. Alors que je lisais una rticle sur la vie de tous les jours d’une doubleuse, Karen vint me parler.
“Tu t’accroches, hein ?”
Je levai les yeux vers elle. Elle était assise sur sa chaise de bureau devant moi, ses bras reposant sur le dossier de la-dite chaise. Je commençai par hocher la tête avant de répondre oralement.
“Ouais, mais je me demande quand et comment je vais l’annoncer à mes parents, tu sais.”
“Tu m’en as déjà parlé. Je ne sais pas si je peux vraiment t’aider, je ne sais pas trop ce que je vais faire moi-même.”
Mon petit doigt me disait qu’elle ne voulait juste pas me le dire, ou bien qu’elle avait au moins une vague idée.
“Alors tu vas rester avec Ogata pour le moment. Il ne voulait pas devenir photographe professionnel ?” lui dis-je avec un grand sourire. Cela ne me dérangeait pas de discuter avec Karen au lieu de lire mon magazine, je pourrais toujours le lire plus tard.
“J-J’ai jamais dit une chose pareille !” elle faillit sauter de sa chaise, comme si je venais de la coincer comme un chat coincerait un souris qu’il pourchassait.
“C’est celaaaaa, oui. Laisse-moi deviner, il t’a demander de poser pour lui ?”
Il ne fallut que cela pour lui faire détourner le regard. J’aurais juré qu’elle rougissait, aussi, mais ce n’était peut-être que mon imagination. Ah, Karen me fera toujours rire quand il s’agit d’amour.
“Enfin bon, je dois aider Shizuka pour le moment.”
Karen sembla contente que je change de sujet après l’avoir embêtée avec Ogata, et se retourna vers moi de nouveau.
“L’aider ? Mais comment tu vas t’y prendre ? Je veux dire, on ne peut pas vraiment se mettre à sa place, nos parents ne sont pas comme les siens. Pas les miens en tous cas.” Elle haussa les épaules.
“Les miens… non plus, je crois. Je sais… Non, j’espère qu’ils m’écouteront, et accepteront ma décision, mais il faut juste que je réunisse le courage nécessaire pour leur dire. Et s’ils ne voulaient rien entendre ? Et puis il y a ma soeur… Miyuki est peut-être difficile à vivre parfois, mais elle travaille dur au bureau, et elle arrive à s’en sortir, et elle a même un petit ami depuis un moment déjà. Je mentirais si je disais que je n’étais pas un tout petit peu jalouse d’elle…”
“Hé, pourquoi ne pas rejoindre le club de musique ? Il paraît qu’ils cherchent un chanteur ou une chanteuse.”
“H-Hein ? Je ne me vois pas chanter sur scène. Enfin, je n’oserais pas.”
“Qu’est-ce que tu racontres ? Ta voix est géniale, et tu sais bien chanter, et les filles du club sont toutes en première année ! Imagine-les t’appeler sempai(1) !”
“Oh, Karen !”
Karen gloussa et me regarda en silence pendant quelques secondes. Les autres élèves dans al classe ne faisaient pas attention à nous et discutaient de leurs propres petits sujets de ocnversation.
“Le chemin que tu as choisi est risqué. Je n’ai jamais entendu parler de doubleuses qui réussissaient dans la vie.”
“Tu entends parler d’employées de bureau qui réussissent, toi ?” répondis-je pas trop sèchement. Karen ne me voulait pas de mal après tout.
“Tu marques un point.”
“Je ne veux pas ‘réussir’, juste… tu vois, quoi.” je ne savais pas trop quels mots utiliser.
“Hmmm hmm. Bon, même si on est séparées après notre remise de diplôme, on peut toujours vivre dans la même ville et se voir les week-ends ou en soirée. tu sais, quand tu as un job, tu n’as plus de devoirs à faire après avoir quitté le bureau, ou peu importe là où tu travailles. Ce qui veut dire…”
”…du karaoke jusqu’à l’aube, ouais.” riai-je. “Ahah, tu as raison Karen, je n’avais pas vu les choses sous cet angle. Ca pourrait être amusant.”
Elle me sourit tendrement, comme à chaque fois où elle essayait de me soulager de mes soucis. Merci, Karen.
“Ne t’en fais pas, tu te débrouilleras malgré ton handicap, j’en suis sûre. Tant que…”
Elle ne finit pas cette phrase, la cloche retentit, et notre professeur arriva presqu’immédiatement après pour un cours d’anglais.
“Rien, rien.”
“Ah, d’accord.”
J’étais un peu surprise, mais je laissais couler. Je replaçai mon magazine dans mon sac, et ouvrit mon portable pour suivre le cours. Ce n’est pas que je n’étais plus inquiête, mais j’amais suffisament les cours d’anglais pour les suivre sérieusement, au moins.
* * *
J’étais heureuse d’avoir Shizuka à la maison, en fait. Au début je pensais qu’elle envahirait beaucoup trop ma vie, mais la vie était en fait plutôt simple avec elle. Cela me rappela de bons souvenirs de quand nous étions petites et que nous dormions chez l’une ou l’autre le temps d’un week-end ou pendant les vacances. Il n’était pas rare que nous nous brossions les dents ensemble matin. Depuis qu’elle avait changé d’école, on ne se voyait plus autant qu’au collège. C’était vraiment sympa d’avoir quelqu’un de mon âge à la maison, avec qui je puisse parler le soir.
Les jours passèrent. Des semaines, peut-être. Je n’avais aps encore trouvé le courage de parler de mes plans de carrière à mes parents. Ils continuaient bien sûr à me poser des questions à ce sujet ed temps en temps, et je pouvais ressentir leur inquiétude. Chaque fois que je me décidais à leur dire, j’hésitais tout de même en pensant qu’essuyer un refus était tout à fait probable et qu’ils me rejettent comme ils l’avaient fait avec Shizuka. Je pense sincèrement que ce qui était arrivé à Shizuka m’avait troublé et empêché de leur dire aussi facilement que je ne le pensais. Bien sûr, la situation était loin d’être la même… Et si ils étaient déjà au courant? Et si ils avaient vu les magazines que j’avais acheté ? Non, ils ne se doutaient probablement de rien.
Cependant, mes soupçons au sujet de leur inquiétude furent confirmés un certain soir, durant le repas.
“Ayako, il faut qu’on parle de quelque chose d’important ?” mon père demanda soudain, tandis que je savourais le délicieux ramen que ma mère avait préparé.
Je levai les yeux vers lui curieusement.
“C’est au sujet de ton avenir.” continua-t-il.
“Ah…”
“Miyuki, ta mère et moi pensions que cela serait bien que tu devienne kinésithérapeute. Je ne dis pas ça en mal, mais tes choix en matière de travail sont assez limités par ton handicap.”
Oh non… oh non.
Miyuki me regarda également tout en mangeant en silence, tandis que Shizuka sembla s’arrêter de manger, elle.
“Ayako…” me chuchota-t-elle, comme pour m’encourager, mais cela n’eut guère l’effet désiré.
Je paniquais. Mes parents étaient en train de choisir mon avenir pour moi. Tout comme pour Shizuka…
“Attendez, je…”
“Nous pensons que c’est pour le mieux.” mon père m’interrompit. “Demain ta mère ira visiter quelques écoles et voir laquelle serait la plus adaptée.”
Ils choisissaient pour moi !
“Père !”
Avant que je ne m’en aperçoive, je m’étais levée, les mains sur la table de chaque côté de mon bol de ramen. Je ne savais pas ce qui m’avais prise sur le moment. La panique peut-être, la peur très certainement. J’avais la trouille. Trouille que je ne puisse plus rien changer. J’avais bien sûr peur de ce chemin que j’avais choisi. J’avias tellement de questions laissées sans réponse, et avec mon handicap je savais que certains moments seraient éprouvants, mais je n’avais pas le choix, il fallait que je prenne une décision et faire avec ce que j’avais.
“Je ne veux pas de ça… J’ai déjà pensé à ce que je voudrais faire…”
Je pris ma respiration, sans les regarder… Je ne voulais pas voir leurs réactions, j’en avais peur.
“Je vais devenir une comédienne de doublage !”
Je tremblais de partout, et même si je ne pouvais pas les voir avec mes yeux complètement fermés, j’entendis des baguettes tomber sur la table. Je pense que Miyuki était bien surprise par mon annonce, je ne pouvais pas lui en vouloir.
Il y eut un silence de mort, et je n’osais pas rouvrir les yeux avant quelques secondes. Je regardai la table, et vit que c’était Shizuka qui avait lâché ses baguettes.
“Une… comédienne de doublage ?”
Miyuki parla la première, et sembla surprise, même si elle avait toujours ses baguettes entre ses doigts. Mes parents se regardèrent.
“Je ne comprends pas ?” fit mon père. Je ne pouvais pas leur en vouloir, ils avaient leur idée en tête, et je venais de rouler dessus…
“J’ai déjà fait beaucoup de recherche, sur le pour et le contre, et… hé bien, depuis cette pièce de théatre l’an dernier, j’y ai beaucoup repensé et je me suis dite que cela m’avait beaucoup plu.”
Ils restèrent silencieux, je décidai donc de continuer mon discours.
“Je sais que ça peut vous paraître étrange, mais je veux vraiment faire quelque chose de ma voix. Que ce soit vous ou mes amis, vous m’avez toujours répété que j’avais une voix merveillsue, alors pourquoi ne pas en faire usage ? Je ne peux sûrement pas devenir chanteuse avec mes problèmes de vue, mais je peux sûrement faire autre chose avec ça…”
Au bout d’un moment, Miyuki ouvrit la bouche.
“Ayako, tu te rends bien compte que les doubleuses ne gagnent que peu d’argent ? Tu entends parler de doubleuses au journal télévisé ?”
“Tu entends parler d’employées de bureau au journal télévisé, toi ?” retorquai-je. Ah ! J’étais plutôt contente de ma réponse, testée et approuvée par Shizuka ce matin-même.
“C’est… complètement différent !” elle leva la voix. “Tu n’es pas faite pour ça ! As-tu la moindre idée de ce qui t’attend ? Il y a des centaines, si ce n’est des milliers de comédiens de doublage sur le marché du travail chaque année ! La compétition est rude et il n’y a que quelques rares élus.”
Hé, comment sait-elle tout ça ?
“Miyuki n’a peut-être pas tort, Ayako. Ce n’est pas si différent du métier de chanteuse…” dit ma mère, l’air inquiête. Je n’aimais pas du tout le ton dans sa voix.
“Ce n’est pas pareil ! Pas du tout ! J’aurai juste à utiliser ma voix en studio. Je ferai peut-être quelques chansons bien sûr, mais pas devant un public. Et même si c’était le cas, il existe des artistes aveugles vous savez ! J’en connais un français par exemple, et…”
“Ayako ! Ecoute-nous un peu ! C’est n’importe quoi !” Miyuki m’interrompit et se leva aussi.
“Ah ouais ? Et comment ça, c’est n’importe quoi très chère soeur ? Désolé d’être beaucoup plus artistique que tu ne le seras jamais, avec ta petite carrière d’employée !”
Je ne voulais aps en arriver là avec elle, mais elle m’a poussée à bout !
“Hein !?”
“Du calme vous deux !” c’était au tour de ma mère de nous interrompre. “Ayako, il y a certainement des choix plus sûrs pour toi, plus stables…”
“Je n’ai pas envie que cela soit ‘stable’ ou quoi ! Je veux faire ce que j’aime, ce que je veux ! On dit qu’on passe une grande partie de notre vie au travail, et je ne veux pas que cela soit un travail qui me déplaise. Je préférerais avoir un boulot que j’aime plutôt qu’un dont je m’ennuierais, même si c’est moins bien payé. Je ne veux pas aller à reculons au travail chaque jour !
Je repris ma respiration et essayai de me calmer.
“C’est vous qui m’avez poussée à vivre dans un environnement normal à l’école, alors pourquoi devrais-je prendre la route la plus facile pour ma carrière ? Ce n’est pas digne d’une Suzumiya !” dis-je pour finir.
“Mais…!” ma mère voulait intervenir, avant d’être interrompue par ni plus ni moins que mon père, qui s’était plutôt tût jusqu’à maintenant.
“Attends. Ayako, tu es sûre que c’est ce que tu veux ? Même avec toutes les difficultés que tu vas rencontrer ?”
Je hochai la tête, même si je n’étais pas trop sûre de ce qu’il voulait dire par là. Etais-je déjà en train de regretter d’avoir dirigé la conversation dans cette direction ?
“Dis-le. Dis ‘J’en suis sûre.’”
“J’en suis sûre.” répondis-je sans hésiter.
J’attendais une réponse du style ‘Alors sors de cette maison.’ mais elle ne vint jamais.
“Bien, si c’est ce que tu as décidé, nous t’aiderons.”
…Pardon ?
“Chéri ! Tu plaisantes ! Ayako… C’est d’Ayako dont on parle là !”
“Je sais.” répondit mon père.
“Je m’oppose également à cette décision. Ayako ne sera pas capable de survivre dans cette branche du monde du travail.” ajouta ma soeur.
“Hé ! Je suis peut-être presqu’aveugle, mais je sais ce que je peux et ne peut pas faire, merci bien !”
Shizuka était si silencieuse que j’en oubliais presque qu’elle était là. A quoi pouvait-elle bien penser ?
“Je m’excuse, je n’ai pas très faim.” dit-elle soudainement, ce qui me fit sursauter et me rappela qu’elle était à côté de moi.
Je la regardai se lever et partir sans un mot. Elle pensa peut-être qu’elle n’avait rien à voir avec cette conversation. Ce n’était qu’une affaire de famille après tout, ça ne la concernait pas…
“Comme je disais…” fit Miyuki, me rappelant les obstacles qui m’attendaient.
* * *
J’étais un peu déprimée par la discussionq ue je venais d’avoir avec ma famille. Alors que je grimpais les marches menant à la chambre que je partageais désormais avec Shizuka, j’essayais de ma rappeler la dernière fois que l’on s’était tous disputés de la sorte. Je crois bien que c’était la fois où j’étais encore au collège et que je voulais absolument adopter un chat. Mes parents ne voulaient pas parce qu’ils disaient que je ne pourrais pas m’en occuper. J’en voulais vraiment un pourtant, je les trouve trop mignons et amusants ! Hélas, ils avaient bien raison, mais je ne le compris que bien plus tard. Je ne pourrais pas m’en occuper convenablement à cause de ma mauvaise vue. Le handicap pouvait ajouter ainsi de nombreux obstacles à tout ce que je voudrais entreprendre.
Et cela me pesait encore plus ce jour-là.
J’avais presque réussi à mettre fin à la discussion pour le moment. Miyuki était loin d’être convaincue, mais mère et père disaient qu’ils en discuteraient entre eux. Je pensais que ma mère aurait cru en moi sur ce coup, mais c’était celle de mes deux parents qui semblait le plus en désaccord. Mon père, lui, sembla penser que c’était une idée comme une autre, mais il n’était jamais bien doué pour donner son avis face à ma mère. C’était souvent elle qui avait le dernier mot.
J’ouvris la porte de ma chambre, trop habituée à vivre seule dedans pour penser à frapper.. Je me moquais bien de savoir si Shizuka se changeait ou quoi que ce soit à l’intérieur.
Je fus pour le moins surprise de recevoir un câlin.
“Hein ?”
Shizuka s’était blottie contre moi dés que j’eus pénétré dans ma chambre.
“Tu as été géniale !” dit-elle avant de me relâcher “Je suis navrée, je voulais t’aider au début, mais je n’arrivais pas à… oh et puis zut, je suis désolée d’avoir échoué en tant qu’amie.”
Je clignai des yeux plusieurs fois en me remettant de ce câlin surprise “Hé, ça va aller. Je suppose que ça s’est pas trop mal passé… non ?”
“Pas trop mal passé ? C’était très bien executé. Je ne sais pas comment ça s’est fini vu que je suis partie tout à l’heure, mais je suis sûre que tu as réussi à les convaincre, non ?”
“Pas vraiment… Ma mère n’est pas encore d’accord, ni même ma soeur d’ailleurs.”
“Ah…” fit-elle d’un ton plus bas, comme si déçue. Puis elle continua.
“Mais tu as vraiment dit ce qu’il fallait… J’aurais trop aimé avoir ton sens de la conversation et tes aptitudes en diplomacie. Tu savais quoi dire, quand, et avec quel ton. C’était vraiment très convaincant ! Je n’ai pas été aussi brillante avec mes propres parents.” fit-elle en haussant les épaules.
Je ne m’attendais pas à autant de compliments, même si les gens me disaient souvent que j’arrivais facilement à convaincre les gens, et pourtant… je ne me rendais pas encore compte que cela pouvait m’ouvrir plus de portes que je ne le pensais.
“Dis, ça te dérange si je m’entraîne sur toi pour la coiffure à laquelle j’ai pensé pour le concours de l’école ?”
“Oh ?”
Je jettai un oeil dans ma chambre et vis qu’elle avait préparé une chaise sur laquelle je devais m’asseoir.
“Puis-je voir ton croquis encore une fois ?”
“Oh, bien sûr…”
Shizuka me montra l’esquisse d’une chevelure de femme qu’elle avait dessinée il y a quelques jours. C’était ce qu’elle avait prévu de faire pour le concours organisé par son école cet été. Son niveau en dessin n’était pas mauvais, mais j’avais du mal à imaginer ce style de coiffure sur moi. Elle consister à dégager l’avant de ma chevelure pour découvrir quelque peu mon front, et laisser deux mèches partir devant et relever l’arrière pour en faire une courte queue de cheval.
“Tu sais qu’on raconte qu’une coupe de cheveux peut changer la personnalité de quelqu’un ? Je suis sûr que ça rendra bien sur ta tête… tant que ça reste en place.” elle gloussa en préparant ses outils de torture.
“Je ne me vois pas du tout avec cette tête, c’est juste… hmm… peut-être trop énergique ? trop dynamique ? J’aurais l’impression d’être l’héroine d’un manga ou un truc comme ça.” dis-je en m’asseyant sur la chaise qu’elle avait placée pour moi. Elle mit alors une serviette sous la chaise pour attraper les cheveux qui allaient tomber.
“Chut, détends-toi.”
La chaise n’était pas spécialement prévue pour ça ni très comfortable, mais nous étions dans ma chambre, pas dans un salon de coiffure. La notion de luxe y était différente. J’essayai de me reposer et fermai mes yeux tandis que Shizuka s’occupait de mes cheveux.
“Essaye de ne pas trop bouger ta tête, d’accord ?” me chuchota-t-elle.
“Hmm hmmm.”
Le silence reignit entre nous pendant quelques minutes, où seul le bruit des ciseaux coupant les cheveux pouvait se faire entendre dans la pièce. J’essayais de rejouer dans ma tête la discussion que je venais d’avoir avec ma famille durant le dîner. Je ne pensais vraiment pas que j’avais été aussi convaincante que Shizuka voulait bien me le faire croire, mais au moins je leur avais dit ce que j’avais sur le coeur, et rien que ça m’enlevait déjà un énorme poids des épaules.
“Je suppose qu’on verra comment ça se passe demain. J’espère que mon père arrivera à convaincre ma mère et ma soeur… Je doute qu’il y arrive, mais qui sait ?”
“Tu as été merveilleuse. J’étais un peu triste et jalouse au début. Je voulais avoir ta force pour parler à mes parents comme ça. En fait je n’ai jamais vraiment réussi à imposer mes décisions avant, avec eux.”
“Qu’est-ce que tu racontes ? Tu as réussi à entrer dans ce lycée privé. C’était déjà un premier pas dans la bonne direction.”
Je l’entendis glousser. C’était si drôle ?
“Ahah, t’as raison… Je suis bête. Tu sais toujours comment me consoler, hein ?”
Nous avions continué à discuter comme cela de tout et de rien pendant qu’elle me coupait les cheveux, et quand je pensais qu’elle en avait terminé, je la vis me tendre un mirroir à main que j’essayais de positionner pour me voir.
“De quoi j’ai l’air ?”
“Ah pardon !”
Elle me reprit le petit miroir… Elle savait bien que je ne pouvais pas me voir dans un miroir correctement… Elle prit alors une photo avec son téléphone, puis me la montra directement sur l’écran.
C’était… assez déstabilisant. J’avais l’impression d’être quelqu’un d’autre. J’imagine que cela me rendait plus mignonne. Je repris le miroir et essayais de faire bouger ma queue de cheval en secouant la tête de gauche à droite. Elle était tenue par un petit elastique qui ne me dérangeait pas du tout. Je n’aimais pas vraiment porter des accessoires dans les cheveux, en fait.
“Qu’en penses-tu ?” Shizuka répondit à ma question par une autre. Elle semblait très excitée, comme si elle avait réussi un truc incroyable et voulait le montrer à ses parents.
“Euh, ben, ça fait bizarre.”
“Tu veux aller à l’école comme ça demain ?”
Heiiiin ?
“Heiiiin ?” mes pensées se firent entendre tout d’un coup et je tournai la tête pour la regarder. Elle me souriait jusqu’aux oreilles.
“Les garçons vont t’adorer, j’en suis sûre. Oh et tu vas avoir besoin d’un peu de maquillage et…”
J’essayai de l’arrêter avant qu’il ne soit trop tard.
“N…non, pas de maquillage, s’il te plaît. Tu sais que je ne suis pas à l’aise avec.”
“Ah, t’es pas marrante, Ayako !”
C’est ainsi qu’elle enleva l’elastique qui tenait mes cheveux. Ils tombèrent sur mes épaules comme avant, mais il y avait toujours quelque chose de différent, surtout avec les deux mèches qui pendèrent près de mon visage.
“Euh, faut-il vraiment que je reste comme ça ?” Je tentai de les écarter avec mes doigts, mais ils revenaient immédiatement à leur place quand je les lâchais.
“T’en fais pas ! Tout ira bien, je te le promets !”
Bien sûr…
* * *
A suivre
La prochaine fois… !
Karen : “Vous me laissez seule !?”
Shizuka : “Bah oui, on part en voyage en amoureuses avec ma petite Ayako chérie !”
Karen : “Mais… tu ne peux pas faire ça ! C’est pas possible, je refuse !”
Shizuka : “Tu vas devoir faire avec, j’en ai bien peur.”
Karen : “Pas question, une Sakazaki ne se laisse pas faire.”
Shizuka : “La prochaine fois dans Blind Spot chapitre 2010…”
Karen : “Archi faux, c’est le neuf !”
Shizuka : ”’Un rêve paisible’”
Karen : “Je me demande de quoi peut bien rêver Ayako…”
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[...] Le chapitre 8 est disponible. [...]